Bach décrypté par Pierre Charvet

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Pierre Charvet : Le code B.A.C.H. Enquête sur l’un des plus fabuleux mystères de l’histoire de la musique. Le mot et le reste, ISBN 978-2-38431-802-5. 2026, 95 pages, 15 euros.

Compositeur et homme de média, délégué à la création musicale à Radio France, Pierre Charvet (°1968) a une longue fréquentation de L’Art de la fugue de Bach. Dès ses huit ans, il y est initié par un spectacle de poèmes de Frédéric Jacques Temple (1921-2020), son beau-père. À l’adolescence, l’écoute de l’œuvre sur disques, dirigée par Hermann Scherchen, le bouleverse. En 1994, nommé professeur de composition à New York, il donne un cours sur le sujet, avant de monter lui-même un spectacle sur L’Art de la fugue, avec l’écrivain Jean Rouaud (°1952), Prix Goncourt 1990, spectacle qui sera donné à plusieurs reprises au cours des années 2000, avec textes et quatuor à cordes, et sera intitulé Le code Bach

C’est ce titre que Charvet a choisi pour son essai autour de L’Art de la fugue, formé de 14 fugues et 4 canons, que l’on a tendance à considérer comme un testament musical du compositeur : une partition exceptionnellement structurée, charpentée, et qui est néanmoins insaisissable, écrit l’auteur. Il en désigne les singularités : ambition et complexité démesurées de l’écriture, dimensions imposantes, un seul thème de base, absence d’indication instrumentale, pas de structure arrêtée, ordre des fugues qui ne fait pas l’unanimité. De plus, elle est inachevée : la 14e et dernière fugue s’interrompt de manière abrupte et à l’apogée de son intensité musicale. Bach inscrit alors son propre nom dans la musique, utilisant les quatre notes : si bémol, la, do, si bécarre, qui, en notation allemande, forment les lettres B.A.C.H. La partition s’arrête là, au milieu de la page. Mais quelques mots viennent s’ajouter, d’une main non identifiée, stipulant que ces notes seraient les dernières de Bach avant sa disparition. Ce que l’auteur réfute. 

Tout cela confère à l’œuvre une aura magique, légendaire et mystérieuse, ajoute Charvet, qui va tenter de démêler l’écheveau. Il rappelle le contexte de l’année qui a précédé la mort de Bach, la détérioration de son état de santé, les difficultés avec les autorités de la ville, l’animation musicale qu’il poursuit malgré tout, les suites tragiques de l’opération de la cataracte, la révision de partitions qu’il entreprend malgré ses malheurs. Il rappelle aussi les aléas que connaît sa famille proche après son décès. Dans des pages attachantes et de façon subtile, il explore d’autres compositeurs qui ont cherché, comme Bach, à transcrire leur nom en musique : Chostakovitch dans sa Symphonie n° 10, Elgar dans ses Variations Enigma, Alban Berg dans sa Suite lyrique, Léonard De Vinci, dans un de ses rébus musicaux. 

La quatrième de couverture précise que l’auteur nous livre un texte personnel à la fois érudit et ludique. Érudit, le mot est juste : à l’aide d’exemples musicaux, il se penche sur « Bach et ses énigmes », notamment sur le canon que l’on découvre sur un papier que le Cantor tient en main sur son portait peint par Haussmann, avant de développer des idées autour des Variations Goldberg et de l’Offrande musicale. Charvet dissèque ensuite ce qui a trait à L’Art de la fugue. Nous laisserons au lecteur le soin de découvrir les divers aspects méandreux de sa recherche, qui se conclut par une évidence : avec L’Art de la fugue, Bach nous lègue un testament bouleversant, un chef-d’œuvre à la fois didactique et spéculatif, aussi complexe que facile d’accès, d’une liberté incroyable et d’une très grande intensité émotionnelle. 

S’il est érudit, ce livre a aussi des côtés ludiques. En détaillant la dernière page du manuscrit de L’Art de la fugue et après avoir fait un sort à la légende selon laquelle Bach serait mort en le composant, Charvet signale qu’après avoir refusé l’invitation à faire partie de l’élitiste et savante, mais peu nombreuse, Société Mizler, qui s’intéressait au rapport entre philosophie, mathématiques et musique, dont Telemann et Haendel faisaient notamment partie, Bach accepta de rejoindre le cercle en 1747, en devenant le 14e membre. S’ensuivent des pages savoureuses autour de la numérologie chez Bach, 14 étant la somme de la valeur numérique des lettres du nom « Bach ». Est ainsi mise en lumière et en détails une série de chiffres fétiches, pour lesquels il est fait appel à la science des nombres, assurant à cet ouvrage un intérêt qui vient s’ajouter au propos savant qui le traverse.    

Jean Lacroix     

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