Lucas et Arthur Jussen en état de grâce à Bozar
Le Wiener Symphoniker se produit ce jeudi 5 mars à Bozar dans le cadre d’une petite tournée avec son directeur musical, Petr Popelka, ainsi qu’avec les célèbres frères pianistes néerlandais Lucas et Arthur Jussen. Deux œuvres sont au programme de cette soirée : le Concerto pour deux pianos et orchestre en mi bémol majeur, KV 365 de Mozart, ainsi que la monumentale Symphonie alpestre op. 64 de Richard Strauss.
Le concert débute avec le Concerto pour deux pianos et orchestre en mi bémol majeur, KV 365 de Mozart. Composé en 1779, ce concerto comprend un Allegro d’ouverture, un Andante lyrique et un Rondeau-Allegro final. Dans l’interprétation de ce soir, les solistes mettent en valeur le dialogue constant et la complicité entre les deux pianos, alliant virtuosité, précision rythmique et musicalité, tout en conservant un esprit joyeux et espiègle. La phalange viennoise accompagne avec précision les deux solistes, même si elle aurait pu les stimuler davantage dans le troisième mouvement, que l’on aurait souhaité un peu plus malicieux. La prestation des deux frères est largement applaudie par le public, venu nombreux ce soir, et se voit récompensée par un bis décoiffant dans le style d’un ragtime.
Après l’entracte, place à la Symphonie alpestre op. 64 de Richard Strauss. Cette vaste page orchestrale, proche du poème symphonique par sa continuité, dépeint une randonnée de vingt-quatre heures dans les Alpes bavaroises. Strauss y déploie vingt-deux tableaux que l’on peut regrouper en quatre grandes sections : la nuit et le lever du soleil, l’ascension, les cimes, puis la descente et le retour de la nuit.
L’œuvre s’ouvre sur un cluster pianissimo figurant l’obscurité nocturne, dont émerge le choral grave des cuivres, motif récurrent de la partition. Peu à peu, la lumière gagne l’orchestre jusqu’à un fortissimo éclatant annonçant le lever du soleil. L’ascension peut alors commencer : les motifs ascendants traduisent la progression vers les hauteurs, entrecoupée d’épisodes plus calmes ou mystérieux. La banda, prévue dans la partition pour être disposée en coulisses, est ici interprétée sur scène par les musiciens déjà présents, jouant avec sourdines. Si l’intervention se distingue par sa précision et sa clarté, on peut regretter l’absence d’une véritable banda hors scène, l’équilibre sonore avec les cordes ne se révélant pas toujours parfaitement ajusté.
Après bien des péripéties, le sommet est enfin atteint : un accord lumineux encadre le motif conquérant des trombones, tandis que le hautbois déploie un solo contemplatif. Mais le paysage s’assombrit aussitôt : le brouillard envahit la montagne et l’orage éclate. Strauss déploie alors une écriture orchestrale d’une grande imagination : éclairs des piccolos et des clarinettes, grondement du tonnerre dans les graves et les percussions, rafales de vent figurées par les cordes. La tempête finit par s’apaiser et laisse place à la descente. Les motifs de l’ascension réapparaissent alors sous une forme inversée, comme reflétés dans un miroir. L’épopée alpine s’achève finalement dans une paix retrouvée : l’orchestre s’éteint progressivement dans un pianissimo nocturne.
Si la phalange viennoise impressionne par la qualité individuelle de ses pupitres, l’ensemble ne convainc toutefois pas totalement : on perçoit par moments un certain manque d’homogénéité et de respiration dans la conduite globale de cette vaste fresque. Les chorals de cuivres en révèlent particulièrement les limites, l’équilibre entre les pupitres restant fragile, surtout dans le registre des cuivres graves. La direction de Petr Popelka privilégie une lecture massive et très verticale de l’œuvre, mettant en avant la puissance des graves et les grands blocs sonores au détriment des détails, des transitions et de la respiration musicale. Cette approche, impressionnante par moments, finit toutefois par affaiblir la dimension narrative de la partition de Strauss, l’orchestre semblant parfois écrasé plutôt que porté par un véritable élan dramatique.
Le public, ayant beaucoup apprécié l’interprétation de cette œuvre hors normes, applaudit chaleureusement la prestation de ce soir. Nous nous serions en revanche volontiers passés du bis, une polka rapide de Johann Strauss II, Vergnügungszug. Après une œuvre telle que la Symphonie alpestre, nul besoin d’ajouter quoi que ce soit.



