Autour d’Alfredo Bernardini, heureuse tablée pour Alexander’s Feast capté en public à Graz

par

Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Alexander’s Feast or The Power of Musick, oratorio HWV 75. Miriam Kutrowatz, soprano. Daniel Johannsen, ténor. Damien Gastl, basse. Arnold Schoenberg Chor. Zefiro Baroque Orchestra, Alfredo Bernardini. Livret en anglais, allemand, italien. Juin 2024. 81’43’’. Arcana A582

L’argument : pour célébrer sa victoire sur les Perses, Alexandre le Grand organise un banquet pendant lequel son chantre Timotheus le soumet à un spectre d’émotions qui illustre le pouvoir de sa muse. Les sept sections évoquent le roi macédonien sur son trône, chantent un hymne à sa gloire, honorent les plaisirs de la chère, éprouvent la compassion du monarque, le confrontent aux tentations de l’amour incarnées par Thaïs, instillent la vindicte martiale. Le dernier tableau se dramatise par l’apparition de Sainte Cécile, qui n’empêchera pas l’avènement du jeune conquérant, élevé aux cieux, tandis que réciproquement un ange descend sur terre.

Cantate sur un sujet mythologique, éthopée de passions humaines, fable allégorique sur le pouvoir de la musique : Alexander’s Feast est tout cela. Surenchérissant en 1736 sur les vers écrits quatre décennies auparavant par John Dryden (1631-1700), tant admirés en leur temps, pour ce qui devint une des productions les plus populaires de G.F. Haendel. Au regard de ses vastes oratorios bibliques : un chef-d’œuvre plutôt ramassé et qui, malgré l’intérêt de la partition et la relative concision du format, n’a pas suscité un tribut discographique à la mesure du succès qu’il rencontra à l’époque de sa création.

Souvent et légitimement cité comme référence, l’enregistrement de John Eliot Gardiner (Philips, juin 1987, mouture remaniée de 1751) a pu dissuader les prétendants, voire disqualifier quelques témoignages antérieurs. Dont celui de Nikolaus Harnoncourt (Telefunken, octobre 1977), efficace dans les troisième et sixième volets mais ailleurs peu subtil, et celui quasi concomitant de Philip Ledger (Emi), attendri et pastelliste avec ses ouailles du King’s College. Dans ce quarteron de demi-réussites, qui d’autre que Peter Neumann, logiquement couplé à Ode For St. Cecilia's Day (Carus, octobre 2008), sut tirer son épingle du jeu ?

La justesse, l’articulation d’une langue anglaise certes ici plus affutée que nature, la pugnacité d’un impeccable Arnold Schoenberg Chor sont un atout dans les numéros qui couronnent chaque partie, notamment The Many rend the skies, et bien sûr dans les fugues finales. Les trois solistes inspirent des avis contrastés. Dans l’air de Bacchus et l’appel à la revanche, Damien Gastl ouvre une voix ample mais émoussée, qu’avale l’acoustique. Les récitatifs de Daniel Johannsen, forçant l’accent, tendent parfois à badiner, survolant la trame narrative, –mais le ténor sait nous toucher dans le Thus, long ago. Les lauriers iront principalement à Miriam Kutrowatz, aussi émue qu’émouvante, absorbée par ses rôles (superbe He sung Darius).

Que ce soit dans l’écrin chambriste (les cordes accompagnant Softly sweet in Lydian measures), les élans de réjouissance (les cors d’Emmanuel Frankenberg et Fabio Forgiarini) ou l’apparat (les trompettes de Simone Amelli et Emanuele Resini, les timbales de Charlie Fischer dans Break his band) : finement rythmé, délicieusement coloré, l’ensemble Zefiro mené par Alfredo Bernardini enchâsse dans un écrin discipliné cette initiatique spirale des passions. Sans déclasser l’accomplissement de Gardiner, ce live capté au festival Styriarte de Graz, proposé dans un seul disque bien rempli, rivalise aisément dans les pages orchestrales, chorales et les airs féminins. Il méritera son rond de serviette pour les admirateurs de ce festin d’Alexandre.

Christophe Steyne

Son : 9 – Livret : 9 – Répertoire : 9,5 – Interprétation : 9

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.