Balade musicale au temps de wagnérisme et du symbolisme

par

Roland Van der Hoeven, De l’art total à l’universel, Balade musicale avec Henri La Fontaine dans le Bruxelles symboliste et ésotérique Art Nouveau (Préface de Claude Ledoux), Éditions de la Fondation Henri La Fontaine, ISBN : 2960348710

Pour cette ballade musicale, nous sommes en compagnie d’Henri La Fontaine (1864-1943), personnalité belge majeure qui reste connue pour avoir obtenu en 1913 le prix Nobel de la paix. Il est d’ailleurs l'un des trois Belges à avoir été récipiendaire de la prestigieuse récompense avec Auguste Beernaert et le Père Dominique Pire.

Henri La Fontaine fut ainsi salué pour son engagement dans le pacifisme, il a ainsi été le président du Bureau international de la paix de 1907 jusqu'à sa mort. Henri La Fontaine, c’est à la base un homme du droit, docteur en droit et avocat au barreau de Bruxelles. Son métier de praticien du droit et son engagement pacifiste à l'échelle internationale en firent l’un des théoriciens d’une Société des Nations. Il fut le délégué de la Belgique à la Conférence de la paix de Paris en 1919, puis à la Société des Nations.

Personnalité engagée, il rejoint le Parti ouvrier belge avant de Sénateur socialiste de 1894 à 1936. Selon notre grille de lecture actuelle, Henri La Fontaine se montre comme particulièrement progressiste, défendant des idées novatrices sur l'éducation, la considération des femmes, le suffrage universel et la paix. Au rang de ces autres grandes actions : la Fondation du Mundaneum. Avec la complicité de Paul Otlet, il a cofondé en 1895 l'Institut International de Bibliographie (le “Google de Papier” comme on l’entend souvent), qui est devenu le Mundaneum. Ce projet monumental ambitionnait de répertorier et classer toutes les connaissances du monde pour favoriser la paix universelle par le savoir.

Mais quels liens avec la musique ? Henri La Fontaine était musicien, il avait étudié le piano avec Louis Brassin (1840-1884). Ce dernier, brillant professeur, ayant compté parmi ses élèves Arthur de Greef, était un fervent wagnérien et un défenseur des modernités musicales, passions transmises à son élève Henri la fontaine. Bien que la musique n’était pas son métier principal, il jouait une à deux heures de piano par jour tout en étant un fervent wagnérien. On retrouve dans le Bruxelles du tournant du XXe siècle, d’autres personnalités aux multiples talents, comme Octave Maus, également avocat mais aussi écrivain, critique d'art et musical belge et animateur des cercles de la modernité en Belgique, comme les XX ou la Libre esthétique.

Mais avant d’entamer cette balade bruxelloise, il nous faut évoquer la Belgique et sa capitale au début du XXe siècle. Pionnière dans la révolution industrielle (la première ligne de chemin de fer en Belgique, et la première ligne de chemin de fer publique à vapeur sur le continent européen ont été inaugurées le 5 mai 1835), la Belgique est un pays puissant et sa capitale de cette de se développer urbanistiquement alors qu’une bourgeoisie s’affirme conquérante mais aussi cultivée. Dans ces années, le Théâtre de la Monnaie est déjà une institution majeure qui compte sur la carte européenne. En effet, suite à l’échec de Tannhäuser à Paris, en 1861 et en conséquence de la guerre franco-prussienne et de l'humiliante défaite de la France, Bruxelles s'affirme comme le cœur du réacteur francophone du wagnérisme, on peut même parler, comme le titre d’un chapitre de ce livre de Bruxelles sur Senne (NDLR La Senne est une rivière belge qui traverse Bruxelles). Mais La Monnaie est aussi une terre de créations avec des premières mondiales marquantes : Hérodiade de Jules Massenet, Gwendoline d'Emmanuel Chabrier, le Roi Arthus d'Ernest Chausson ou encore SIgurd d’Ernest Reyer. Dans cette balade, on croise différents personnages dont le peintre et poète Jean Delville, l'un des brillants représentants du symbolisme belge avec lequel Henri La Fontaine est en sympathie.

C’est donc avec en arrière fond, ce contexte stimulant et inspirant que s’organise notre plantureuse promenade musicale. Si la première partie se concentre sur Bruxelles wagnérisme, la seconde partie nous oriente vers l'ésotérisme. En effet, du wagnérisme à l’ésotérisme, il n'y a qu’un pas. Nous croisons alors, parmi, d’autres la figure de Joséphin, Péladan, dit Sar Peladan, influenceur comme on dirait de nos jours, qui fédère autour de lui des artistes comme Jean Delville bien sûr, mais aussi Félicien Rops ou Fernand Khnopff sans perdre de vue Scriabine, qui aura l’idée son Prométhée et en commencera la composition à Bruxelles. Cette deuxième partie témoigne du bouillonnement d’idées, porté par nos protagonistes et qui circule dans ces milieux désireux de bâtir un monde nouveau à l’image de la Cité mondiale, projet phare de cet idéalisme belge du début du XXe siècle, mixant une utopie politique et un mysticisme artistique.

Cette période riche et stimulante cesse avec la Première Guerre mondiale. En effet, la guerre et l'occupation allemande (à l’exception d’une petite bande de territoire à l’ouest du pays, la quasi-totalité du pays est occupée) marquent un coup d'arrêt. SI Wagner est encore représenté à La Monnaie, assister à une représentation vaut manifestation de sympathie pour l'occupant honni. Mais en 1918, le monde musical européen se reconstruit sur de nouvelles bases et Bruxelles n'occupe plus l’avant-plan musical, les personnalités et les goûts ont changé.

C’est ainsi que se termine notre balade menée par une plume riche, évocatrice et précise. L’ouvrage ouvre de nombreuses références et propose de belles illustrations. Enfin, un code QR permet d’avoir accès à une playlist, à l’ADN belge, illustrant musicalement la promenade.

Le contexte général des livres sérieux sur la musique est plutôt atone et celui sur les livres sur la musique en Belgique s’avère encore plus avare en parutions. Dès lors, on se réjouit de ce livre étoffé qui nous emmène dans une période riche et intense de la vie musicale et artistique.

Pierre-Jean Tribot

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