Flagrant programme Charpentier autour de la Messe de Minuit

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Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) : Messe de Minuit H. 9. Dialogus inter angelos et pastores Judeae in Nativitatem Domini H. 420. Dixit Dominus H. 202. Noëls sur les instruments H. 534. Laissez paître vos bêtes ; Ô Créateur H. 531. Nicolas Lebègue (1631-1702) : Où s’en vont ces gays Bergers. Traditionnel : Chantons je vous en prie. Caroline Arnaud, dessus. Romain Champion, haute-contre. Mathias Vidal, taille. David Witczak, basse. Chœur et Orchestre Marguerite Louise. Gaétan Jarry, orgue et direction. Livret en français, anglais. Décembre 2024. 77’53’’. Château de Versailles Spectacles CVS173

Depuis le vinyle pionnier d’André Jouve (Ducretet, 1953) puis les trois sous l’égide de l’abbé Roussel, la Messe de Minuit reste une des œuvres les plus enregistrées de Marc-Antoine Charpentier, auprès bien sûr de son Te Deum popularisé par le générique de l’Eurovision, dirigé par Louis Martini. La Messe que ce même chef confia à Erato voilà quelque six décennies a longtemps baigné la ferveur des veillées. Histoires sacrées, pastorales, antiennes de l’Avent, et bien sûr les deux guirlandes de Noëls sur les instruments H. 531 et 534 : dans le catalogue du compositeur, il n’y a qu’à puiser pour s’abreuver du répertoire dédié à la Nativité, auquel la toute jeune équipe des Arts Florissants de William Christie voua quelques pieux, enchanteurs microsillons au début des années 1980 (Harmonia Mundi). Chez le même éditeur, deux récents albums de Sébastien Daucé perpétuent le filon.

Tandis que Christophe Rousset, à la tête du Monteverdi Choir et des English Baroque Soloists, vient de graver une délicate lecture de la Messe de Minuit pour le label SDG, Gaétan Jarry propose ici un programme voisin. Les Bourgeois de Chastres, Où s’en vont ces gais bergers, Joseph est bien marié, Or nous dites Marie, À la venue de Noël, Une jeune pucelle, Laissez paître vos bêtes, Ô Créateur : ces huit timbres mettent en perspective les séquences de la Messe (qui illustre les mêmes airs et d’autres comme O Dieu que n’étais-je en vie ou À Minuit fut fait un réveil) et séparent les deux autres œuvres principales (le Dialogue des Anges et des Bergers H. 420, le Dixit Dominus H. 202). En guise d’intermède : un Noël de Nicolas Lebègue, joué à l’orgue de la Chapelle, et un émouvant a capella Chantons je vous en prie.

On devra s’accommoder d’une captation à la loupe qui manque un peu de finesse, de cohésion, de recul. La candeur de la Messe, du Dialogus et des mélodies instrumentales en sort flattée, quitte à épaissir la trame de la Nuit : « située entre l’évocation du mystère de la Conception et l’annonce de l’ange fait aux bergers [,...] elle respire tout ce que cette période de la liturgie peut contenir de sérénité et d’émerveillement » écrivait Catherine Cessac pour son équivalent dans In nativitatem Domini Canticum H. 416 (citation du livret du CD de Marc Minkowski, Archiv 453 479-2). Dans ces sessions versaillaises, le charme ténu de ce tableau nocturne s’en trouve malencontreusement éventé, et quelques interventions vocales s’entendront derechef surexposées ou durcies par les micros (Ô Créateur, forcé sans grâce).

Par son généreux minutage, son imagerie flagrante, cette anthologie n’est point disque de Carême : tant mieux pour un tel contexte, et l’on en sort légitimement rassasié. La vigoureuse, anguleuse empreinte rythmique inculquée par le collectif Marguerite Louise (d’un allant très carré dans les Bourgeois menés par violon et flûte) n’empêche pas quelques suggestives ambiances, quelques habiles transitions en souplesse (Prélude puis Virgam Virtutus du Dixit Dominus). La saveur du chœur et de l’orchestre (une trentaine de pupitres), charnus et saturés, est à l’avenant de solistes vocaux globalement impliqués dans la même franchise de ton.

Sans balance d’apothicaire ni pinceau d’aquarelliste, c’est la gouache empâtée au couteau qui exhausse cette interprétation de la Messe parmi les plus prégnantes et revigorantes. Pour une œuvre qui, selon la notice, s’équilibre « entre art populaire et écriture savante », la balance penche ici ostensiblement vers les brutes racines. Après la récente réussite de l’Ensemble Correspondances (décembre 2023), en passe de s’installer comme version de référence, la tonique approche de Gaétan Jarry, ses vifs arômes de terroir, impose d’autres arguments. Heureux mélomane qui n’aura pas à départager ces deux regards complémentaires, tant les délicieuses pages de Charpentier méritent moins l’embarras du choix que l’abondance.

Christophe Steyne

Son : 7,5 – Livret : 9 – Répertoire : 8-10 – Interprétation : 9,5

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