Benjamin Bernheim ... in patria

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Grâce à une invitation de l’Agence de concerts Caecilia, Benjamin Bernheim donne un premier récital au Victoria Hall de Genève dans le cadre de la série ‘Les Grands Interprètes’.

Né à Paris il y a quarante ans (9 juin 1985) d’un père français et d’une mère suisse, fils adoptif du baryton Antoine Bernheim, Benjamin grandit à Genève et en Haute Savoie, apprend le violon et le piano et fait partie, à dix ans, de la Maîtrise du Conservatoire Populaire de Genève. A dix-huit ans, il entre dans la classe de Gary Magby à la Haute Ecole de Musique de Lausanne et en 2008, il remporte la bourse Leenards et rejoint l’Opera Studio de l’Opernhaus de Zürich, avant de s’affilier à la troupe de ce théâtre deux ans plus tard. En 2012, il débute au Festival de Salzbourg en Agenore dans Il Re pastore de Mozart. Depuis 2015, s’ouvre à lui la grande carrière qui lui permet de se produire sur les principales scènes d’Europe et d’Amérique. Ici à Genève, personne n’a oublié son admirable Roméo dans l’ouvrage de Gounod donné en version semi-scénique le 10 janvier 2023.

Hier soir au Victoria Hall, magnifiquement accompagné par la pianiste Carrie-Ann Matheson, l’une des cheffes de chant de l’Opernhaus de Zürich, le ténor souriant et détendu commence son programme par une page délicate, la romance de Nadir des Pêcheurs de Perles, négociant dans un timbre clair le récit « A cette voix quel trouble agitait tout mon être », avant de développer sur le souffle une mezzavoce rêveuse pour la romance « Je crois entendre encore », irisée d’aigus filés et d’un long diminuendo sur l’ultime tenue. Benjamin s’empare ensuite d’un micro pour évoquer ses souvenirs d’enfance, ses amis, dont la plupart sont présents dans la salle, et son mentor Gary Magby et son établissement au Zürich au-delà du röstigraben qu’il mentionne avec force malice.

Puis le récital se poursuit avec trois des mélodies d’Henri Duparc. L’invitation au voyage révèle un phrasé intelligent qui ne peut masquer un aigu forte anguleux que diluera Chanson triste aux demi-teintes vaporeuses chargeant d’expression le mot « malade », tandis que Phidylé tient de la narration contemplative sertissant « repose » d’un pianissimo rasséréné.

En intermède, la pianiste Carrie-Ann Matheson propose l’Interlude du Poème de l’amour et de la mer d’Ernest Chausson qu’elle rapproche d’une mélopée langoureuse dont elle fait chanter les voix intérieures.  Par deux pages célèbres du répertoire s’achève la première partie. « Kuda, kuda », la romance de Lensky au deuxième acte d’Eugène Onéguine fait valoir une ligne de chant au lyrisme passionné s’édulcorant en pianissimi suaves pour le da capo du motif initial. Le périlleux « Pourquoi me réveiller » de Werther bénéficie d’un phrasé se corsant naturellement pour parvenir au la dièse 3 fortissimo de fin de séquence. Paraîtra beaucoup plus contestable le stentoréen si bémol 3 au terme de « La fleur que tu m’avais jetée », aussitôt corrigé par un « Carmen, je t’aime », vide comme un aveu d’impuissance particulièrement saisissant.

Le programme se poursuit par quatre mélodies peu connues de Giacomo Puccini. « Mentia l’avviso » se nourrit d’élans pathétiques rappelant Manon Lescaut, permettant au chanteur de déployer un aigu brillant, alors que « Terra a mare » surprend par les audaces harmoniques qui parsèment ce racconto. « Sole e amore » laisse affleurer une expansion généreuse paraphrasant le final du III de La Bohème, quand « Morire ?... E chi lo sa qual è la vita ! » s’inscrit dans la même veine par cette ardeur expressive qui touche la corde sensible.

Dans un arrangement du compositeur vaudois Guy François, sont présentées pour conclure trois chansons françaises ô combien célèbres. Les feuilles mortes de Joseph Kosma sur un poème de Jacques Prévert devient une narration à mi-voix aux aigus irisés, alors que Douce France de Charles Trenet vous emporte par son swing ravageur que tempérera  Quand on n’a que l’amour de Jacques Brel, murmuré à fleur de lèvres sur un accompagnement nonchalant.

Au terme d’un programme aussi éclectique, le public manifeste bruyamment son enthousiasme auquel les deux artistes répondent par un « Dein ist mein ganzes Herz » de Das Land des Lächelns jouant sur les contrastes de coloris et par le « Ah ! lève-toi soleil » de Roméo au legato ardent.  En résumé, une fort belle soirée !

Par Paul-André Demierre

Genève, Victoria Hall, 19 novembre 2025

Crédits photographiques : DR

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