Boris Giltburg valorise les pages de jeunesse de Rachmaninov

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Serge Rachmaninov (1873-1943) : Morceaux de fantaisie op. 3 ; Trois Nocturnes ; Quatre Pièces ; Morceaux de salon op. 10 ; Morceaux de fantaisie op. 3, n° 3, révision de 1940. Boris Giltburg, piano. 2025. Notice en anglais. 82’ 12’’. Naxos 8.574726.

Brillant lauréat du Concours Reine Elisabeth en 2013, où il avait joué en finale le Concerto n° 3 de Rachmaninov, qu’il a gravé en 2018 pour Naxos avec le Royal Scottish National Orchestra dirigé par Carlos Miguel Prieto, en couplage avec les Variations sur un thème de Corelli, le pianiste israélien Boris Giltburg (°1984) poursuit avec une franche assiduité son exploration du répertoire pianistique du célèbre Russe. Concertos, sonates, Rhapsodie sur un thème de Paganini, Études-Tableaux, Préludes ont déjà paru sous étiquette Naxos. Cette fois, ce sont des pages de jeunesse, quand Rachmaninov cherchait sa voie, qui sont mises en évidence. 

C’est avec un ami d’Anton Rubinstein et de Tchaïkovsky, Nicolas Zverev (1832-1893) que Rachmaninov approfondit l’étude du piano dont il joue depuis sa plus tendre enfance. Il compose, dès ses quatorze ans, Trois Nocturnes et Quatre Pièces. Imprégné d’un romantisme prononcé, admirateur de Tchaïkovski, le Rachmaninov de 1887/88 n’a ni l’audace ni la précocité d’un Scriabine, son aîné d’un peu plus d’un an, qui est un autre élève de Zverev. Les deux recueils de son adolescence ne sont pas considérés, la plupart du temps, avec une réelle bienveillance, n’ayant pas de caractère novateur. En réalité, Rachmaninov est en devenir au niveau de son inspiration. Il faut cependant reconnaître aux Nocturnes, qui ne seront publiés qu’en 1949, un sens mélodique, déjà généreux, qui va s’accentuer dans les Quatre Pièces. Celles-ci, elles aussi éditées tardivement, en 1948, contiennent une Romance sentimentale qui précède un Prélude un peu répétitif, une Mélodie aux couleurs rêveuses et une Gavotte joyeuse. Tout cela s’écoute agréablement, sans que l’on puisse pressentir l’immense talent futur. L’avantage de Boris Giltburg, c’est qu’il ne néglige pas ces pages de jeunesse, les considérant comme un jalon dans la formation du créateur. Il leur accorde en tout cas une souplesse de jeu et un attrait, au charme un peu suranné certes, mais qui n'est pas sans agrément.

On considère souvent que c’est à partir de son opus 16, les Six Moments musicaux de 1896, que le vrai visage pianistique de Rachmaninov apparaît. Quatre ans auparavant (il a alors 19 ans), il a dédié à Anton Arenski, devenu son professeur de composition à Moscou, les cinq numéros des Morceaux de fantaisie op. 3, qu’il crée lui-même en décembre 1892. Ce recueil s’ouvre par une Élégie émouvante, suivie par le célébrissime Prélude que tout un chacun connaît, devenu un bis fréquent en récital, déjà du temps du compositeur, qui devra l’interpréter à l’infini. On lira, dans la longue notice qu’il signe lui-même, ce que dit Boris Giltburg de la popularité et du côté iconique lié au romantisme de ces quatre minutes que l’on ne peut s’empêcher d’admirer. Ici, on sera séduit par une approche sans effets, à la fois lyrique, poétique et virtuose, qui s’accorde au côté rêveur de la Mélodie qui suit. Le Polichinelle, rythmé à souhait dans son atmosphère de fête, et l’ardente Sérénade hispanisante trouvent en Giltburg un défenseur à la palette dynamique, bien servie par son chaleureux piano Fazioli. Il propose aussi la version révisée, un peu jazzy, de la Mélodie de cet opus 3, réalisée en 1940.

Les Morceaux de salon op. 10 que Rachmaninov crée lui-même en janvier 1894, sont dédiés à Paul Pabst (1854-1897), un autre ami de Tchaïkovsky. À 21 ans, Rachmaninov a déjà inscrit à son catalogue son Concerto pour piano n° 1, le poème symphonique Le Rocher, l’opéra Aleko ou deux Trios élégiaques, dont l’un à la mémoire de l’auteur de la Pathétique. Son métier s’est approfondi, son inspiration aussi. Les deux se manifestent dès le Nocturne initial aux accents chopiniens, dans un esprit encore « mondain », qui tranche avec ce qui suit : une Valse souple et une Barcarolle rythmée. Une Mélodie aux échos tziganes, une Humoresque subtile, dont Giltburg estime qu’elle est peut-être le meilleur moment du cycle, une Romance suggestive, aux beautés indéniables, et une Mazurka pétillante, complètent un cycle qui trouve en l’interprète israélien un coloriste nuancé, au jeu fluide et allégé. La réunion de ces pièces trop souvent déconsidérées est ici valorisée et se révèle utile pour appréhender l’évolution d’un compositeur qui deviendra bientôt un pur génie du piano.

Son : 8    Notice : 10    Répertoire : 9    Interprétation : 9

Jean Lacroix

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