Can Çakmur poursuit son projet « Schubert + » en associant le Viennois à Schumann
Franz Schubert (1797-1828) : Sonate pour piano en ré majeur D. 850. Robert Schumann (1810-1856) : Waldszenen op. 82 ; Drei Phantasiestücke op. 111. Can Çakmur, piano. 2023/24. Notice en anglais, en allemand et en français. 69’ 14’’. SACD BIS-2760.
Le pianiste turc Can Çakmur (°1997) a étudié à Ankara, sa ville natale, avant la Schola Cantorum de Paris. Il a enregistré pour le label BIS dès 2018, après avoir remporté des concours internationaux en Écosse et au Japon. Un projet spécifique est né en 2023 : graver l’intégralité des œuvres majeures pour piano de Schubert avec des pages d’autres compositeurs inspirés par sa musique. Plusieurs volumes ont vu le jour. En 2023 et 2024, les associations Schubert/Schoenberg, puis Schubert/Krenek ont fait l’objet de recensions dans nos colonnes. Depuis, Brahms, Beethoven, mais aussi Chopin, Voříšek et Scriabine ont complété la série. Cette fois, Schubert et Schumann sont réunis : ce dernier, précise le pianiste dans la notice qu’il rédige, tenait Schubert en très haute estime et fut l’un des premiers à le reconnaître comme l’un des compositeurs les plus visionnaires de son temps.
On notera que, comme pour chaque étape de ce projet prévu jusqu’en 2028 (bicentenaire de la disparition de Schubert), l’interprète propose une intéressante réflexion personnalisée autour de son programme. Dans son texte, Can Çakmur évoque le concept de l’Homme et de la Nature qui a suivi le Congrès de Vienne de 1815, un tournant dans la perception des idéaux hérités des Lumières. La poésie de Novalis et Schlegel, déjà mise en musique auparavant par Schubert, est évoquée, la nature réconfortante y tenant une grande place. On lira ce qu’en retire le pianiste en termes de signification d’une partition comme la Sonate D. 850, composée en août 1825, lors d’une villégiature dans la station thermale de Bad Gastein.
Au sein des quatre mouvements de cette œuvre optimiste, on retrouve le décor des paysages alpins, des échos des forêts et des montagnes, par exemple des allusions à la chasse. L’idée d’un emprunt de Schubert à une mélodie folklorique jouée par un violoniste anonyme est évoquée par l’artiste, qui, en fin compte, se pose la question : toute cette histoire n’était-elle en fait qu’un rêve qui s’est dissipé tel un feu follet ? Çakmur dévoile son imaginaire dès l’Allegro vivace par un jeu chaud et brillant, des teintes lumineuses, mais aussi enchanteresses, peaufinées dans le Con moto, au lyrisme intime bien lisible. Une pleine joie parcourt le Scherzo, offrant dès lors au quatrième mouvement, Allegro moderato, un espace de poésie dans lequel le pianiste dépose de la fluidité, voire de l’évanescence, avant de s’abandonner à la troublante nostalgie qui irrigue la fin de l’œuvre. La question posée plus avant trouve alors sa réponse.
Le choix des Waldszenen du début de 1849 s’impose ici en toute logique, avec leurs couleurs automnales et les évocations de la forêt. Il enrichit la réflexion de Can Çakmur, qui y voit un apaisement au milieu de l’agitation politique des révolutions manquées de 1848/49 en Allemagne. Les neuf pièces concises qui composent ce cycle apprécié ont des bases poétiques. C’est le cas notamment pour Gustav Pfarrius (1800-1884), dont un texte sur le calme de l’âme humaine, présent sur la couverture de la première édition de la partition, est cité par le pianiste. C’est dans ce recueil que l’on trouve le sombre et inquiétant Lieu maudit (n° 4), Friedrich Hebbel (1813-1863) étant mis en exergue, et le si magique Oiseau prophète (n° 7), qui rappelle un vers (supprimé) de Joseph von Eichendorff (1788-1857). Ici, l’interprète fait la démonstration d’une approche à la fois mystérieuse, fervente et chargée d’émotion. Dans cet ensemble où la sincérité du compositeur se manifeste, le pianiste turc trouve le ton juste de la récitation, au sein de laquelle la nature prend sa dimension simple, mais aussi complexe. C’est le moment le plus inspiré de cet album aux couleurs bien diversifiées.
Les trois Phantasiestücke op. 111 de 1851, qui se jouent enchaînés, viennent compléter le programme. Le choix de ce cycle assez bref a été dicté au pianiste par la similitude troublante entre la deuxième pièce et le mouvement lent de la Sonate de Schubert. Çakmur traduit avec éloquence l’expressivité jaillissante du morceau n° 1, le fin romantisme du n° 2 et le charme grave du n° 3.
Son : 9 Notice : 10 Répertoire : 10 Interprétation : 9
Jean Lacroix