Caroline Casadesus est la Voix Humaine

par dating guys from the hood

Si la Voix Humaine de Poulenc est bien connue par sa version orchestrale, elle est encore une rareté dans sa version piano/chant. C’est le grand intérêt d’un nouveau DVD qui propose cette oeuvre par Caroline Casadesus et Jean-Christophe Rigaud, dans une mise en scène de Juliette Mailhé sous les caméras de François Manceaux. Caroline Casadesus nous explique les particularités et l’intérêt de cette version.    

Comment avez-vous eu connaissance de cette version voix/piano de l’oeuvre ?

Francis Poulenc aimait beaucoup jouer sa partition dans la version piano/voix avec Denise Duval, sa muse et créatrice du rôle. Lorsque j’ai eu la chance de la chanter avec l’orchestre de Lille, sous la direction de mon père Jean-Claude Casadesus, je l’ai étudiée au piano avec l’aide précieuse de Jean-Christophe Rigaud comme chef de chant ! Nous avions énormément travaillé pendant plus de six mois pour que je puisse chanter le rôle sous la direction de mon père et l’idée qu’un tel investissement ne puisse pas se poursuivre au-delà des six représentations avec orchestre, nous paraissait impossible ! Je commençais alors une résidence en Seine-et-Marne, et je souhaitais proposer cette version pour les premiers spectacles. J’ai donc contacté les ayants droit pour leur demander l’autorisation de jouer l’oeuvre dans la version piano/chant et j’ai eu la grande chance qu’ils me donnent également le droit de l’enregistrer chez Ad Vitam Records, alors en première mondiale. Le disque a rencontré un succès unanime auprès de la critique !

Qu’est-ce que la version pour piano/chant de la Voix humaine apporte à notre connaissance de l’oeuvre ?

Cette version permet une lecture à la fois plus théâtrale et plus intimiste. Le piano peut entrer en osmose avec la voix, les nuances sont plus subtiles, la voix peut chuchoter, étirer le temps, faire vivre les points d’orgue, nourrir les silences comme le souhaitait Poulenc qui précisait  tout sur la partition ! Le piano est suspendu au souffle de la voix, les intentions de jeu sont plus ciselées, l’intensité dramatique plus profonde. Si l’orchestration de Poulenc permet une richesse harmonique somptueuse, elle n’en demeure pas moins parfois un peu lourde pour la tessiture plutôt centrale de la voix. Il arrive que l’orchestre couvre un peu la chanteuse et l’auditeur, emporté par le lyrisme de l’orchestre, peut perdre un peu le texte pourtant fondamental dans cette tragédie. De nombreux spectateurs connaissant l’oeuvre pour voix et orchestre avaient le sentiment de découvrir une autre pièce lyrique dans la version voix/piano ...   

Dans le trailer du DVD, vous qualifiez l’oeuvre de “monstrueuse”, pouvez-vous nous dire pourquoi ?

C’est Poulenc lui-même qui qualifiait son oeuvre ainsi ! Cette tragédie est douloureuse, puissante, énorme … L’actrice chanteuse ne sort jamais indemne du rôle et le public est toujours sonné par le drame qui se joue sous ses yeux. Cocteau et Poulenc ont saisi avec une sensibilité extrême toutes les facettes du tourment amoureux, la douleur vertigineuse de la brutalité d’une rupture. La musique de Poulenc donne un relief saisissant au texte de Cocteau, permettant à l’interprète un dialogue redoutable entre cette femme désespérée et l’amant absent.    

Lors d’un colloque sur le théâtre auquel j’assistais, un intervenant disait qu’à l’ère des réseaux sociaux et des messageries instantanées, il était impossible de monter des classiques comme auparavant. Dès lors, la Voix humaine n’est-elle pas un peu prisonière de l’époque de sa création : un téléphone, un long monologue, un interlocuteur invisible ?

Pour ma part, il me semble au contraire que cette pièce est totalement à part dans l’univers de l’opéra. C’est un véritable OVNI musical indémodable ! Aujourd’hui, on se quitte avec la même lâcheté parfois … par SMS ou par mail ! Dans la Voix Humaine, tout repose sur le jeu d’actrice, sur sa capacité à exprimer tour à tour la résignation et la révolte, la tendresse et la folie, la colère et la violence, la culpabilisation et la menace, le désespoir et la fatalité. Il faut avoir soi-même quelques cicatrices pour pouvoir restituer toute la fragilité, la détermination, la force et l’intensité déchirante de l’être quitté...    

Filmer la musique classique est toujours un défi. Comment avez-vous travaillé avec François Manceaux sur cette captation ?

Nous avons joué l’oeuvre trois fois dans les conditions du direct, dans le ravissant théâtre de Boulogne-sur-mer (généreusement prêté par la directrice Michèle Mélory). François Manceaux filmait parfois de si près pour capter le tressaillement de la peau … que je me sentais nue, sans filtre, cernée... Il cherchait à capter l’intime de l’intime, comme au cinéma ! Il s’est donné les moyens d’une captation cinématographique, en soignant ses lumières ; de mémoire il me semble qu’il y avait six ou sept caméras… Il m’a laissé une totale liberté  de jeu en accord avec mon metteur en scène Juliette Mailhé…

A une (ou un) jeune mélomane qui hésiterait à découvrir cette œuvre : comment tenteriez-vous de la/le convaincre de visionner ce film ?

Je lui dirais qu’il (ou elle) entrerait dans un huis-clos extraordinaire, avec un suspense et une tension dignes des grands films de Hitchcock. Je lui dirais que le dialogue entre la voix et le piano la surprendrait, quelle serait émue, bouleversée, emportée par ce personnage auquel chaque personne qui a vécu une rupture amoureuse peut s’identifier ! Je lui dirais que la musique de Poulenc, splendide et descriptive, la toucherait tout autant que l’écriture subtile et lancinante de Jean Cocteau… Je lui dirais qu’elle découvrira une oeuvre singulière, unique et magistrale, et qu’elle aura envie à son tour de la faire découvrir à son entourage ! Je vais vous raconter une anecdote : lorsque j’étais en résidence en Seine-et-Marne, je faisais des présentations au lycée devant des élèves de fin du secondaire. C’était passionnant car tous s’identifiaient à l’oeuvre, tous avaient rencontré un jour une déception amoureuse... Les ruptures peuvent rendre fou de douleur ! Dans la Voix humaine, le personnage est sur le fil de la folie ... Dans la mise en scène, nous voulions laisser place au doute. Peut-être cette femme a-t-elle basculé dans la folie, peut-être n’y a-t-il personne au bout du fil ...  À qui n’est-il pas arrivé de parler tout seul ? De se fâcher en interpellant des absents ...

Francis Poulenc, La Voix Humaine. Caroline Casadesus, soprano ; Jean-Christophe Rigaud, piano ; Juliette Mailhé, mise en scène, François Manceaux, réalisation. 1 DVD Paquita Romson Production.

 

 

Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot

Crédits photographiques : Caroline Casadesus/DR

 

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