Sergiu Celibidache à Munich, une réédition comme les autres ?

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Sergiu Celibidache : The Munich Years. Oeuvres de : Haydn, Mozart, Beethoven, Brahms, Schubert, Schumann, Wagner, Bruckner, Rossini, Verdi, Berlioz, Mendelssohn, Smetana, Johann Strauss, Debussy, Ravel, Moussorgski, Milhaud, Roussel, Barber, Bach, Fauré, Stravinsky, Tchaikovsky, Rimsky-Korsakov, Prokofiev. Berliner Philharmoniker, Münchner Philharmoniker : Sergiu Celibidache. 1948-1996-Livret en anglais, allemand et français-51 heures-49 CD Warner. Référence : 0190295581541.

Il y a vingt ans, la parution de captations de concerts de chef d’orchestre Sergiu Celibidache chez EMI (désormais Warner) faisait figure d’événement majeur ! En effet, la phobie des micros du chef roumain (1012-1996) était légendaire mais son fils estimant à juste titre qu’un jour ou l’autre, des bandes seraient diffusées de manière non-officielle et dans de mauvaises conditions, il préféra anticiper et proposer une large série de parutions validées par ses soins scrupuleux. On vit donc arriver plusieurs dizaines de disques qui documentaient l’art si particulier du maestro. Vingt ans plus tard, tous ces albums ont été versés dans un gros coffret qui sort à l’occasion des 125 ans de l’Orchestre Philharmonique de Munich.

Dès lors, il est intéressant de se replonger dans ce legs unique, mais problématique... L’image de Celibidache reste celle d’un titan des podiums, aux exigences démesurées, mais étirant les tempi aux limites du décrochage.

Des immenses exigences du chef, il faut retenir le soin maniaque de la préparation, le travail inégalé sur les nuances et les dynamiques pour toutes les oeuvres dirigées, y compris pour des oeuvres bien mineures comme la Suite Française de Milhaud qui n’a jamais aussi bien sonné avec une beauté des timbres inégalée et sans doute inégalable ! Il faut se régaler des extraits de Casse-Noisette de Tchaïkovski, musique archi-rebattue et rabâchée mais que le sorcier des sons cisèle tel un diamant brut dans une succession de saynètes, certes anti-chorégraphiques, mais d’une finesse magistrale dans les équilibres et les nuances. Une autre constante de l’art de Celibidache c’est la lenteur des tempi ! On peut ainsi maudire des ouvertures de Rossini, Verdi, Berlioz, Strauss, des symphonies de Beethoven et Schumann ou des oeuvres vocales comme une Messe en si de Bach engluées dans des lenteurs crépusculaires et dénervées. Ce traitement unilatéral dérange, en particulier dans les Symphonies n°4, n°5 et n°6 de Tchaïkovski, certes étouffantes mais dont l’absence de narration est auditivement handicapante ou dans des symphonies de Haydn bien laborieuses et peu avenantes.  

Même si Celibidache refusait toute idée de routine, certaines oeuvres se situent dans un entre-deux interprétatif, solide moyenne mais qui ne provoque ni rejet ou admiration : la Symphonie n°40 de Mozart, la Symphonie n°9 de Schubert ou les Requiem(s) de Verdi ou Fauré et une Symphonie de Psaumes de Stravinsky.  

Du côté des immenses réussites, il faut saluer des oeuvres de musique russe : une Shéhérazade de Rimsky-Korsakov ensorceleuse comme jamais, des Tableaux d’une Exposition dans l’orchestration de Maurice Ravel tels une explosion de couleurs, une Symphonie n°5 de Prokofiev comme un rouleau compresseur dramatique d’une noirceur fantastique ou des Symphonies n°1 et n°9 de Chostakovitch ultra-scénarisées dans une transe orchestrale inouïe. Autre immense réussite : un Concerto pour orchestre de Bartók d’une tension dantesque. Dans la musique française, outre le Milhaud précité, il faut entendre un Boléro, le plus lent de la discographie à considérer comme une expérience sensorielle unique ou une Mer de Debussy vaporeuse et tempétueuse.  

Avec Bruckner, on est dans le coeur de répertoire du chef et la lenteur des tempi correspond bien à l’univers du maître de Saint-Florian. Tout a été dit sur des monuments symphoniques gravés ici pour l’éternité avec une portée granitique unique et une force herculéenne, titanesque. Loin d’un Bruckner de terrien, cursif et allant (façon Jochum dans son intégrale à Dresde pour Warner), ces interprétations sont une expérience intellectuelle aux confins du son orchestral.

Les symphonies de Brahms sont également une grande réussite de ce coffret : la force dionysiaque injectée par le chef sied à merveille à cet univers altier et conquérant où les phrasés peuvent être sculptés par cette main de fer dans un gant de velours. Il en va de même pour des ouvertures de Wagner, compositeur qui, comme Bruckner, se marrie bien avec la lenteur.  

En bonus, le coffret offre l’un des très rares enregistrements du chef : une Symphonie n°1 de Prokofiev enregistrée en 1948 au pupitre de la Philharmonie de Berlin. Les collectionneurs passionnés se délecteront à comparer cette version avec celle proposée au pupitre des Munichois.

Dès lors, difficile d’apprécier ce coffret dans un contexte discographique souvent pléthorique. L’art de Sergiu Celibidache est unique et il nécessite un temps d’adaptation et une écoute hyper concentrée. Cette réédition fera indubitablement date et rappelle à quel point son art sans concession est un matériau à réflexions et approfondissements.

Son : 10 - Livret : 7 - Répertoire : 10 - Interprétation 9

 

       

 

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