Chez Ralph Vaughan Williams, le thème du voyage et du paysage est hautement poétique
Landscapes. Ralph Vaughan Williams (1872-1958) : On Wenlock Edge, pour ténor, piano et quatuor à cordes ; Along the Field, pour ténor et violon ; A Little Piano Book ; Four Poems by Fredegond Shove, pour voix et piano ; Songs of Travel, pour voix et piano ; Ten Blake Songs, pour ténor et hautbois ; Two English Folk Songs, pour ténor et violon ; Hymn Tune Prelude on Song 13 by Orlando Gibbons, pour piano ; Four Hymns, pour ténor, alto et piano. Cyrille Dubois, ténor ; Anne Le Bozec, piano ; Julien Dieudegard et Emeline Concé, violons ; Louise Desjardins, alto ; Louis Rodde, violoncelle ; Baptiste Gibier, hautbois. 2025. Notice en français et en anglais. Textes chantés reproduits, avec traduction française. 121’ 30’’. 2 CD NoMadMusic NMM129.
En 2023, pour NoMadMusic, le ténor Cyrille Dubois (°1984) et la pianiste Anne Le Bozec °1975) gravaient un Winterreise de Schubert au lyrisme émouvant. Pour le même label, ils avaient déjà, avec quatre autres interprètes, proposé, en 2020, de lumineux Canticles de Britten. Pour le présent projet, ce duo s’attarde à nouveau, avec cinq comparses, à la musique anglaise, avec un vaste panorama vocal et instrumental de pages de Ralph Vaughan Williams. Le résultat, centré sur le thème du voyage et du paysage, est à la hauteur de l’inspiration d’un compositeur dont le sens poétique, épique ou intime, n’a cessé de se manifester pendant sa longue carrière. Cette nouvelle odyssée musicale, explique Cyrille Dubois dans un texte qu’il intitule « Dans le sillage du Vagabond », assurant ainsi une continuité de sens avec le cheminement du wanderer schubertien, a éclos au cœur de l’Aubrac estival, bercé par les moissons et les chants d’oiseaux – paysage pastoral français évoquant étrangement les ondulations verdoyantes des collines anglaises si chères au compositeur. Le décor ainsi planté, le programme a été construit autour d’œuvres essentielles et de partitions moins fréquentées.
Le cycle de six mélodies On Wenlock Edge (1909), composé après un séjour à Paris du 12 décembre 1907 au 1er mars 1908, au cours duquel Vaughan Williams a rencontré abondamment Ravel dont il a reçu de précieux conseils, ouvre l’affiche. Il s’agit de poèmes tirés du recueil A Shropshire Lad (1896) d’Alfred Edward Housman (1859-1936), dominés par des accents nostalgiques et dramatiques. Il y est notamment question des soubresauts de la vie, de l’amour qui peut trouver son prolongement dans la préoccupation d’un disparu qui veut savoir si sa bien-aimée est heureuse, ou du sommet de Bredon Hill en été, d’où l’on entend les cloches de l’église bourdonner. Vaughan Williams, qui destine On Wenlock Edge au ténor, au piano et à un quatuor à cordes, tisse habilement des liens entre des thèmes anglais et le style français instillé par Ravel. Il orchestrera ce cycle en 1924. D’après un autre recueil de Housman, Along the Field (1927), Vaughan Williams, avec huit mélodies pour ténor et violon, illustre le thème de l’amour et de la séparation. La nature est finement présente, l’étroite falaise calcaire de Wenlock Edge l’est encore, mais les accents pessimistes, récurrents chez Housman, ne manquent pas. Cyrille Dubois est très à l’aise dans ces deux recueils captivants, maniant la langue anglaise avec clarté, souplesse et engagement. Ses divers partenaires sont à la hauteur de cette évocation où l’expressivité côtoie un lyrisme inspiré.
Ce premier disque de l’album est complété par six courtes pièces d’A Little Piano Book publiées en 1934, qu’Anne Le Bozec sert avec finesse, et par les Four Poems by Fredegond Shove, signés par cette poétesse (1889-1949) qui avait des liens familiaux avec la première épouse du compositeur, Adeline Maria Fisher. Méconnues, ces quatre mélodies révèlent des attirances spirituelles, liées aux aspects du quotidien (« le moulin à eau ») ou à la rencontre du Seigneur, dans un climat hypnotique, très bien rendu par Cyrille Dubois et Anne le Bozec.
Autre cycle essentiel, qui ouvre le second volet de l’album, les Songs of Travel font appel à des textes de l’écrivain écossais Robert-Louis Stevenson (1850-1894), l’auteur de L’île au trésor, qui fut un grand voyageur. Dans sa biographie consacrée à Vaughan Williams (Bleu nuit, 2015), Marc Vignal qualifie ces neuf mélodies d’impressionnantes : on a là une sorte de Voyage d’hiver, mais le « voyageur » n’a pas été repoussé par sa belle. Il s’élance de lui-même d’un pas robuste sur les chemins incertains de la vie, prêt à accepter ce qu’elle lui apportera, à la recherche non de l’espoir et de l’amour, que cependant il rencontrera, mais du ciel et de la route à suivre (p. 24-25, o.c.). Ce cycle de 1904 au climat métaphysique, pour baryton ou ténor et piano, a été mis en valeur par de grandes voix britanniques comme Bryn Terfel, Thomas Allen ou John Shirley-Quirk. Cyrille Dubois se place dignement à leurs côtés par ses nuances expressives. L’écoute de Youth and Love, quatrième poème chanté, est à cet égard révélateur.
Trois autres cycles complètent avec bonheur cette page emblématique. Les Ten Blake Songs, composés en fin de vie, autour de la Noël 1957, pour ténor et hautbois (excellent Baptiste Gibier) évoquent les remarquables Chants d’innocence et les Chants d’expérience de William Blake (1757-1827), les pages de Vaughan Williams étant destinées à un film de Guy Brenton pour célébrer le tricentenaire de la naissance de cet écrivain préromantique à l’inspiration parfois hallucinée. Les Two English Folk Songs, pour ténor et violon, sont de petites scènes de genre. Quant aux Four Hymns pour ténor, piano et alto, qui mettent en valeur de façon contemplative trois poètes de la Renaissance anglaise et la délicatesse expressive de Robert Bridges (1844-1930), ils complètent ce panorama aux facettes multiples qui se révèlent toutes séduisantes, et proposent du compositeur un portrait vocal éclectique et polyvalent. On fera ici l’éloge de tous les protagonistes français d’un projet pensé, conçu et réalisé avec intelligence et talent.
Son : 8,5 Notice : 9 Répertoire : 10 Interprétation : 9
Jean Lacroix