Dilemmes en série : Idomeno, Re di Creta de Wolfgang-Amadeus Mozart à La Monnaie
A La Monnaie ces jours-ci, exactement dirigé par Enrico Onofri, dans une mise en scène de Calixto Bieito, bien plus retenue que d’autres dans lesquelles il privilégiait le paroxysme et la provocation, « Idomeneo, re di Creta » de Wolfgang Amadeus Mozart nous vaut des moments de grande intensité musicale et vocale, et de belles images scéniques significatives de ce qui se joue.
De quoi s’agit-il dans cet operia seria composé par un Mozart de 25 ans et créé à Munich en janvier 1781 ? De dilemmes en série. Troie a été détruite. Ilia, princesse troyenne, est retenue prisonnière chez l’un des vainqueurs, Idomeneo, roi de Crète. Elle aime Idamante, le fils de celui-ci, d’un amour interdit. On annonce alors la mort d’Idomeneo. Leur amour serait-il donc possible ? Sauf qu’Idomeneo a survécu parce qu’il a promis aux dieux de sacrifier la première personne qu’il rencontrera. Ce sera son fils ! Sauf qu’Elettra, en exil là-bas après avoir assassiné sa mère Clytemnestre, jalouse d’Ilia, aime aussi Idamante. Tout va évidemment se compliquer… Et se conclure sur un happy end partiel : après une intervention divine décisive, Idomeneo abdique, Idamante accède au pouvoir et peut s’unir à Ilia. Quant à la pauvre Elettra, définitivement rejetée, il ne lui reste plus que sa colère. Voilà de quoi nourrir de « la belle musique » et de « beaux airs », amoureux, désespérés, emportés, passionnés.
Rien de réaliste ou d’immédiatement suggestif sur le plateau. D’immenses panneaux, subtilement mobilisés, vont définir des espaces, le plus souvent symboliques d’un enfermement réel ou psychique. Idamante coincé entre son devoir filial et son amour pour Ilia, la captive ; celle-ci confrontée à sa situation d’héritière troyenne éprise d’un Grec ; Elettra littéralement enchaînée et dont son destin lui échappe, absolument conditionné par les décisions des autres. Quelques vidéos sont projetées sur ces grands panneaux : des images qui peuvent suggérer une mer en furie ou le maelstrom des émotions et des passions des protagonistes ; d’autres, bienvenues, d’Idamante enfant heureux dans ses courses et ses jeux, au moment où son père s’apprête à le sacrifier au dieu impitoyable.
D’autres encore, qui renvoient au point de vue de Calixto Bieito, du moins tel que j’ai cru le percevoir. Comme toujours, je n’ai pas pris en compte les « notes d’intention » du metteur en scène, partant du principe que, s’il a quelque chose à me dire, à me faire voir, ressentir et comprendre, ce sera sur le plateau et non dans un « mode d’emploi » préalable et autoréalisateur.
Et donc : Idomeneo arrive sur le plateau porteur de ce qui se révélera être un ordinateur, comme le prouve une luminosité blanche quand on l’ouvre. Certaines images projetées semblent être celles obtenues par des appareils d’investigation cérébrale, ce que semble confirmer une séquence pendant laquelle Idomeneo porte un casque bardé d’électrodes. Le « Grand Prêtre de Neptune » et son assistante muette, tous deux de blanc vêtus, ressemblent à du personnel médical. Regardant son écran, Idomeneo chantonne ce que chante un autre protagoniste, comme s’il avait déjà vu et revu ces images. Et donc : c’est l’Idomeneo d’après qui revivrait en expérience post-traumatique tout ce qu’il a vécu et dont nous sommes les témoins. Pourquoi pas, mais ces réminiscences d’un héros mort ou mourant ne sont plus vraiment originales et, dans ce cas, n’apportent pas grand-chose à la réception et à la compréhension de sa destinée.
Cependant, certaines séquences scéniques ne manquent pas de force expressive et intensifient ce qui est en train de se jouer. Comme celles de ces « pauvres héros » coincés dans les panneaux, dans leurs dilemmes, tambourinant sur des parois sans issue. Comme celles surtout qui impliquent les chœurs, de si pertinente présence, notamment ce tableau où ils enserrent Idomeneo porteur de chaînes à son tour, un panneau à l’inscription « Killer » accroché au cou.
Ne manque même pas la petite provocation si typique du maître Bieito quand Elettra, évoquant sa passion, s’empare de deux paires de chaussures qu’elle cire consciencieusement avant de se caresser les jambes avec la brosse couverte de cirage. On ne se refait pas…
Musicalement, la fête est belle avec Enrico Onofri qui obtient de son orchestre les atmosphères contrastées, délicates ou enfiévrées de Mozart. Quant aux interprètes, ils ont la chance que la mise en scène ne complique jamais leur présence vocale, ce que je souligne parce que ce n’est pas toujours le cas.
J’ai beaucoup aimé l’Idamante de Gaëlle Arquez, dans sa voix et sa façon de la mettre au service de cette œuvre qui, bien qu’intitulée « Idomeneo », lui réserve belle part. Joshua Stewart est un Idomeneo en force dans la succession de ses décisions, de leurs conséquences et des orages que cela suscite en lui. Shira Patchornik est une Ilia qui développe toutes les facettes des contradictions qui l’habitent entre ses amours pour Idamante et sa patrie. Kathryn Lewek convainc la salle dans son air ultime de désespoir furieux. Michael J. Scott m’a moins retenu en Grand Prêtre de Neptune en blouse blanche à cause d’un certain manque d’affirmation soutenue de sa voix. Frederic Jost a été une impeccable Voix.
Mais je dois mettre en évidence la remarquable prestation des chœurs, si bien préparés par Emmanuel Trenque. Ils sont devenus personnages à part entière !
Bruxelles, La Monnaie, le 20 mars 2026
Crédits photographiques Simon Van Rompay