Yuja Wang et Esa-Pekka Salonen en ouverture du Klarafestival

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Ambiance des grands soirs au Bozar de Bruxelles pour ce concert d’ouverture du Klarafestival 2026 avec rien moins que Yuja Wang et Esa-Pekka Salonen au pupitre du Swedish Radio Symphony Orchestra. À ce titre, c’était sans doute “le” concert de l’année à ne pas rater !

L’affiche intéressante confrontait deux thématiques finlandaise et française en mettant en miroir deux concertos de Rautavaara et Ravel et deux grandes fresques symphoniques de durées à peu près égales de Sibelius et Debussy.

Après les inévitables discours de circonstance (heureusement pas trop longs) et une présentation complètement dispensable d’un modérateur, le concert commença avec la Symphonie n°7 de Sibelius. Salonen a abordé ce chef-d’œuvre comme une sculpture en mouvement à la fois dense et fluide. Le tempo plutôt allant permet au chef de souligner la force magnétique de cette musique solaire. Désormais Conductor Laureate de la phalange suédoise après en avoir été le Chef principal de 1984 à 1995, Esa-Pekka Salonen connaît parfaitement cet orchestre pour en tirer des sonorités idoines et mettre en valeur les hautes qualités de ses pupitres (quels cuivres !).

Décédé il y a 10 ans, Einojuhani Rautavaara est à l’honneur de cette tournée avec son rare Concerto pour piano n°1. Sans avoir été directement élève de Rautavaara à l’Académie Sibelius d’Helsinki et même après avoir lutté dans sa jeunesse contre une forme de conservatisme que représentait l’Académie Sibelius (création du collectif Korvat auki - Oreilles ouvertes, en 1977) dont Einojuhani Rautavaara était alors l’un des plus éminents professeurs, Esa-Pekka Salonen s’est pris d’une immense admiration pour son aîné. Il a ainsi spécialement demandé à Yuja Wang de mettre ce concerto à son répertoire pour cette tournée ! Composée en 1969, cette œuvre expérimentale, d’un compositeur en recherche d’une voix singulière, a tout pour plaire au moderniste Salonen. Il faut dire qu’avec sa pyrotechnie pianistique, la partition est taillée sur mesure pour le brio de Yuja Wang qui a magistralement rendu les fameux “clusters” (ndlr : accords plaqués avec la paume ou l’avant-bras) du premier mouvement. Elle a réussi à transformer ce qui pourrait être une simple démonstration de force en une nappe sonore presque mystique et incantatoire, parfaitement en phase cette esthétique finlandaise avec ce mélange de sérieux et de décalé comme cette réminiscence de jazz band sur fond de batterie.

Changement de ton avec, en seconde partie, le Concerto pour la main gauche de Maurice Ravel. Yuja Wang impose des mondes personnels avec un ton grave et profond d’une nostalgie d’un temps perdu, c’est parfois étonnant mais foncièrement prenant par les articulations du discours. Sa virtuosité digitale et sa précision rythmique lui permettent évidemment d’affronter les passages plus explosifs de ce combat concertant avec la motorique orchestrale. On notera au fil du temps, le haut degré de maturation artistique de Yuja Wang dont le décevant enregistrement pour DGG, en 2015, semble heureusement bien loin. L’artiste en livre une interprétation travaillée dans les détails et hautement pertinente. Esa-Pekka Salonen, rompu aux modernités, est évidemment à son affaire, faisant rutiler la mécanique orchestrale avec puissance et attention.

En apothéose de ce concert, La Mer de Claude Debussy portée par une direction à la fois incandescente et “analytique” du chef d’orchestre. Le maestro allie la précision des détails avec un sens narratif qui emporte les musiciens dans une vague scintillante et tellurique. Le dernier mouvement “Dialogue du vent et de la mer” s’impose comme anthologie.

Un concert triomphal et magistral avec en cadeau sa floppée de bis de la part de la soliste et du chef d'orchestre.

Par rapport à ce concert, il faut regretter l’attitude d’une partie du public vis-à-vis de Yuja Wang. Si la présence de la pianiste est toujours un événement, elle met aussi en lumière un travers de plus en plus envahissant dans les salles de concert, en particulier en sa présence : l’omniprésence des smartphones. Hier soir, dès l’entrée en scène de la pianiste, une forêt de bras s’est levée, transformant la Grande Salle Henry Le Bœuf en une mer d’écrans lumineux.

Yuja Wang est une star de l’ère numérique, l’une des rares artistes de notre milieu à capitaliser sur une notoriété qui se déploie bien au-delà des cercles des mélomanes, maniant les codes des réseaux sociaux avec une virtuosité. Mais cette hyper-visibilité semble avoir instauré un malentendu regrettable chez une partie du public. À force de vouloir capturer “le moment” pour le partager instantanément, certains semblent oublier qu’un concert est avant tout une expérience acoustique et humaine, un partage d’émotions immatérielles qui ne se laisse pas mettre en cage dans un fichier vidéo à partager live sur Insta ou Tik-Tok...

Il est nécessaire de le rappeler : aussi charismatique et médiatisée soit-elle, l’artiste n’est pas un animal de foire ni un objet de curiosité numérique. La voir ainsi mitraillée et filmée sous tous les angles, parfois au mépris du silence et de la concentration qu’exigent des œuvres aussi denses que celles de Rautavaara ou Ravel, interroge sur notre capacité actuelle à vivre l’instant présent. On se rappellera dans tous les cas le regard foudroyant envoyé par la pianiste à un importun avant qu'elle commence son premier bis.

Bruxelles, Bozar, 20 mars 2026

Crédits photographiques : Björn Comhaire

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