Gustavo Gimeno à Genève

par

Gustavo Gimenez/conductor
Photo: Marco Borggreve

Durant sa saison, l’Orchestre de la Suisse Romande organise deux ou trois concerts ‘extraordinaires’, souvent subventionnés par une banque. Ainsi, le 27 février, le Crédit Suisse a contribué à la venue du chef espagnol Gustavo Gimeno et du pianiste français François-Frédéric Guy. Agé de quarante-trois ans, le maestro a derrière lui une longue expérience, puisqu’il a été percussionniste au Royal Concertgebouw Orchestra d’Amsterdam dès avril 2002 avant de devenir l’assistant de Mariss Jansons ; il a aussi travaillé avec Bernard Haitink et Claudio Abbado qu’il a aidé lors de la formation de l’Orchestre Mozart de Bologne et de celui du Festival de Lucerne. Depuis la saison 2015-16, il est le directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Luxembourg ; et il occupera le même poste auprès de l’Orchestre Symphonique de Toronto à partir de septembre 2020.

A Genève, son programme a débuté avec l’une des pages symphoniques les plus célèbres de Tchaïkovski, l’ouverture-fantaisie Roméo et Juliette op.65. En une seule ligne de chant, il développe l’introduction évoquant la figure de Frère Laurent, en usant de tout ‘sforzando’ pour faire sourdre la véhémence du tutti traduisant la lutte des Capulet et des Montaigu. Du dialogue du cor anglais et des alti, il fait chanter avec une rare éloquence le thème de l’amour des deux jeunes gens. Et c’est la ponctuation incisive des cors qui dominera le développement jusqu’à la péroraison tragique sur roulement de timbales.

Ensuite intervient le pianiste François-Frédéric Guy, interprète du Deuxième Concerto de Béla Bartók. En un tempo extrêmement rapide qui met à mal la cohésion des bois et des cuivres, soliste et chef se renvoient la balle pour dégager deux motifs véhéments que le clavier emportera avec une énergie léonine. Sur le canevas des cordes en sourdine, empreint de tristesse, le solo revêt une sonorité claire qui, brusquement, semblera déchirante, alors que le finale haletant est zébré de notes répétées et de trilles souvent cyniques, lui permettant de conclure par un ‘accelerando’ frénétique.

En seconde partie, Gustavo Gimeno s’attaque à l’un des poèmes symphoniques les moins connus de Tchaïkovski, La Tempête op.18, tributaire de la tragédie de Shakespeare, comme Roméo. En demi-teintes, les cordes ondoyantes font apparaître le cor solo figurant Ariel, le génie des airs, déclenchant le cataclysme par l’avancée des bois et des cuivres. Un lyrisme douloureux sous-tend ensuite la rencontre de Miranda et de Fernando, avant que l’elfe ne s’oppose avec virulence au monstrueux Caliban. Sous un éclairage rasséréné reparaît l’évocation de la mer, au moment où Prospero, le magicien, renonce à son pouvoir.

Le programme s’achève par la Suite op.19 que Bartók tira de son ballet Le Mandarin merveilleux. Une vrille assourdissante parcourt les cordes dépeignant un univers glauque où les loubards épient leurs victimes potentielles. La clarinette indomptable suit la prostituée s’approchant d’un vieux beau et d’un adolescent sans le sou ; mais la stridence des trompettes et trombones clame l’arrivée du mandarin, dont l’étrangeté est dévoilée par les cordes. Et sa mort dans le sang sera proclamée par de paroxystiques tutti qui arrachent le spectateur de son siège, conscient d’avoir découvert un jeune loup de la baguette à l’avenir prometteur ! 

Genève, Victoria Hall, 27 février 2019

Paul-André Demierre

Crédits photographiques : Marco Borggreve

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