Hommage à Paul Paray

The Mercury Masters. Volume 1 1953-1957. Volume 2 1958-1962. Detroit Symphony Orchestra, direction : Paul Paray. 2 coffrets Eloquence Australia. 484 2318 & 484 3318.
Eloquence Australia nous propose deux beaux coffrets en hommage à l’art de Paul Paray (1886-1979) documenté lors de ses années au pupitre du Detroit Symphony Orchestra. Les deux coffrets proposent les gravures réalisées pour le prestigieux Mercury. Le premier coffret est centré sur les enregistrements 1953-1957 et le second sur ceux réalisés entre 1958 et 1962, soit la totalité des gravures en mono et en stéréo ce qui implique certaines redites, mais on ne rechigne pas à cette abondance de bien.
En 1951, le chef d’orchestre Paul Paray arrive à la direction musicale de la phalange de Motor City. Il n’est pas un inconnu aux Etats-Unis où il a effectué des débuts triomphaux avec le New York Philharmonic en 1939 et il est régulièrement invité chaque saison à New York mais aussi à Boston. Si la ville de Detroit, à cette aube des Trente glorieuses, est une cité très riche et prospère, son orchestre, fondé en 1887 n’est alors pas au mieux de sa forme. Sérieusement secoué par les conséquences de la Grande dépression, il peine à se fixer dans une salle de concert fixe et passe de salle en salle. Paray a conscience de la tâche mais il se met au travail. Il recrute Mischa Mischakoff, ancien violon solo de Toscanini et bâti une esthétique du son à la fois brillante et précise tout en déployant une large palette de couleurs et une finesse de trait. L’adaptabilité de l’orchestre est fabuleuse : l’orchestre est impérial dans la musique française, mais fin et racé dans le répertoire romantique. Le tandem Paray / Detroit est une cible de choix pour les micros du label hifiste Mercury et au fil des albums, cette association artistique va s’imposer comme une référence tout comme le furent George Szell à Cleveland et Fritz Reiner à Pittsburgh puis à Chicago.
Le répertoire :
Nous commencerons l’analyse par le répertoire. Certes, la musique française est très présente : Bizet, Berlioz, Chabrier, Ravel, Roussel, Debussy, Schmitt, Franck, Dukas, Chausson, Saint-Saëns, Fauré, Ibert, Lalo et des mais aussi des ouvertures de Offenbach, Herold, Auber, Thomas, …Mais aussi des grands classiques du répertoire allemand : Haydn (Symphonie n°96 “Le miracle”) et Mozart (Symphonie n°35 “Haffner”, Beethoven (Symphonies n°1, n°2, n°3 et n°7), Mendelssohn (symphonie n°5), Schumann (une intégrale des symphonies), des extraits de Wagner, un poème symphonique de Liszt et une Mephisto Walz. Du côté des chemins de traverses : une Symphonie n°2 de Sibelius et une “Nouveau monde” de Antonín Dvořák, qui reste l'interprétation la plus rapide jamais enregistrée. A l’exception d’un album Rimsky-Korsakov (Grande pâque russe et Symphonie n°2 “Antar”) et d’une symphonie n°2 de Rachmaninov, on est un peu surpris par cette disette russe, zone de confort traditionnelle des chefs français. Du côté des albums d’ouvertures, place aux pétaradantes pièces de Von Suppé.

Le style :
A une époque de standardisation, il va sans dire qu’il est plaisant de retrouver un chef à la personnalité très forte. Un chef qui prend à bras le corps et qui impose une prise de risque de tous les instants. Paray galvanise ses pupitres insufflant une incroyable énergie : la Symphonie fantastique, l’une des grandes lectures de la partition, est un modèle interprétatif car le tempo rapide se conjugue avec une tension dramatique intense : c’est romantique et cheveux aux vents d’une vie passionnée. Tout est naturel dans l'enchaînement des thèmes et des transitions avec une électricité communicative qui passe de pupitres en pupitres. On retrouve cette même fluidité dans une incroyable Symphonie pastorale de Beethoven aérée comme jamais et qui s’ouvre à une fête pittoresque dans un paysage de printemps noyé par une lumière rasante et poétique. Il n’y a pas un poil de graisse et d'épaisseur, c’est une relecture à la Harnoncourt avant l’heure. Autre grand moment: les albums d’ouvertures françaises. Que l’on aime ou pas ces partitions de Thomas, Auber, Adam, Hérold, il s’agit d'œuvres redoutablement exigeantes pour le style fait de légèreté, de contrastes, de transition. Ainsi, on a jamais entendu aussi bien avec cette élégance racée à la fois humoristique et un peu grave, d’une virtuosité jamais galvaudée. Chabrier et ses petites pièces en forme de saynètes sont évidemment taillées sur mesure pour ce maître du style qui dessine une esthétique sonore savoureuse et adéquate.
Bien évidemment le style, un peu à la pointe sèche, de Paul Paray est particulièrement adapté aux œuvres françaises : Ravel et Debussy brillent comme jamais avec cette énergie qui tend la virtuosité sans jamais ajouter d’effets ou de pesanteur. La Symphonie n°3 de Camille Saint-Saëns se déploie avec une puissance phénoménale d’un orchestre qui fait feux de tous bois. Ce côté dégraisseur se retrouve dans la musique allemande : les symphonies de Schumann gagnent une formidable vélocité et un souffle romantique alors que Wagner brille par sa force minérale et sans lourdeur. Paul Paray prend parfois le train express avec une lecture hallucinante de la Symphonie n°9 de Dvořák, bouclée en moins de 35 minutes ! Certes, ce n’est pas idiomatique mais personne n’a depuis osé aller si vite, réduisant la partition à un brio orchestral purement instrumental ! Au sommet, il faut placer le disque avec les ouvertures de Von Suppé, enregistrement juste égalé par celui de Sir Georg Solti chez Decca. La direction virtuose galvanise les pupitres dans des lectures de parade.
Paray était aussi un très bon compositeur et son art est ici représenté par l’ambitieuse Messe pour les 500 ans de la mort de Jeanne d’Arc pour solistes vocaux, choeur et orchestre.
On retrouve deux albums bonus : les concertos pour piano de Ravel avec Monique Haas et l’Orchestre national de France gravés en 1965 pour DGG et The Naked Carmen, “electric rock opera” de David Hess et John Corigliano avec une version country-western de l’air du Toréador…qui reprend des extraits de Carmen que Paray avait gravé.
Au final, on peut que chérir ces coffrets qui nous rendent l’art si vivant de Paul Paray…si les albums de musique française sont des références incontournables, il est plaisant de redécouvrir le chef dans le répertoire romantique tant sa vision apporte du frais.Tant d’apprentis chefs devraient écouter et réécouter ces albums et méditer…
Note globale : 10
Pierre-Jean Tribot