José de Nebra, exhumation des Répons de Noël pour la Chapelle de Ferdinand VI

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José de Nebra (1702-1768) : Responsoria in Nativitate Domini ad Matutinum. La Grande Chapelle. Albert Recasens. Décembre 2023. Livret en espagnol, anglais, français, allemand ; paroles en espagnol, traduction trilingue. Digipack deux CD 42’29’’ + 52’50’’. Lauda LAU 026

Importante figure à l’apogée du Baroque d’outre-Pyrénées, organiste du monastère des Déchaussées royales, José de Nebra écrivit une vingtaine d’opéras et zarzuelas pour les théâtres madrilènes. Nommé vice-maître de la Real Capilla auprès de Francisco Corselli (venu de Parme et né Courcelle d’un père maître de danse pour les Farnese), Nebra contribua au renouvellement de la production musicale pour le calendrier liturgique, à l’instigation de Ferdinand VI, intronisé en 1746. Le nouveau monarque imposa aussi ses contraintes, interdisant le villancico pour les matines de la Nativité. Avant sa réforme, ce genre théâtral en castillan s’intercalait entre huit répons en plain-chant et un Te Deum conclusif.

La verve concertante de ces tableaux en langue vernaculaire fut dès lors remplacée et extrapolée par une série de répons polyphoniques en latin, toujours coiffée d’un hymne d’action de grâce. Mais le style populaire voire rustique, conformément au sujet de la naissance de l’enfant Jésus, n’avait pas été éradiqué, ainsi particulièrement dans le Quem vidistis, pastores où résonne le bourdon des musettes de berger.

Corselli étant italien, Nebra fut le premier compositeur d’origine espagnole à s’illustrer dans ce genre, qu’il aborda en 1750 et adapta en 1752 pour la Chapelle royale, qui les maintint à son répertoire. Il fallut attendre un demi-siècle pour que d’autres répons de Noël y fussent entrepris, en 1818 par Francesco Federici. Groupe de solistes, chœur en ripieno, orchestre de cordes avec altos mais aussi cors que Corselli avait instaurés à la Cour : l’effectif répond à l’envergure de ces cérémonies et s’avère parmi les plus vastes employés par Nebra.

Ces huit tableaux des Responsoria in Nativitate Domini furent entendus la nuit du 24 décembre 1752 à l'église San Jerónimo, et c’est dans le même lieu qu’ils furent tirés de l’oubli 271 ans plus tard, comme le rappelaient nos colonnes sous la plume de Michelle Debra. Le lendemain, les micros les recueillaient au voisin Teatro Auditorio de San Lorenzo de El Escorial : ces sessions offrent un tout premier enregistrement de l’intégralité de ce recueil. Le minutage, un peu congru pour un double-album, aurait permis d’accueillir un complément : à défaut d’un Te Deum logiquement appelé par la circonstance, on aurait pu convier le Con jubilo en el orbe de Nebra, prolongeant la thématique de réjouissance.

Cette parution marque aussi le vingtième anniversaire de La Grande Chapelle, fondée en 2005 par Ángel Recasens (1938-2007), et du label Lauda promu par son fils Albert, qui poursuit ici la méritoire exploration du patrimoine baroque hispanique. En 2006, une des premières publications sous cette étiquette se consacrait déjà à une œuvre de Nebra, les Vísperas de Confesores. À la même époque, l’ensemble Al Ayre Español et Eduardo López Banzo contribuèrent à dévoiler la veine sacrée et profane du compositeur, au travers de son Miserere et d’airs de zarzuela captés pour DHM et Harmonia Mundi.

On apprécie ici la découverte de ce cycle, qui a fait l’objet de recherches musicologiques sous l’égide de Lauda Música S.L. et du Centro de Estudios Europa Hispánica, et qui nous offre un livret très documenté, avec indications bibliographiques et analyses iconographiques. On saluera l’ambition de cette notice quadrilingue, et l’exemplaire traduction en français par Pierre Élie Mamou.

Rodée en concert, cette méticuleuse interprétation s’appuie sur un collectif aux petits soins. Si quelques versets semblent se figer (Beata Dei Genitrix), c’est pour mieux répondre à leur solennité et à la rigueur un brin archaïsante du langage qui lui sied. Ailleurs, la joie se donne davantage d’aisance (Hodie nobis caelorum Rex, Verbum Caro factum est), avec l’éclat des trompettes. En tout cas, le faste est strictement cadré par Albert Recasens, qui élance et relance ces vignettes sans se laisser déborder. Un projet sérieusement mené ! Plutôt enluminure que retable : un surcroît d’enthousiasme, de relief dramatique, aurait parfois comblé l’oreille. On ne saurait toutefois dédaigner la convaincante discipline qui s’applique ici à cette exhumation.

Christophe Steyne

Son : 8 – Livret : 9,5 – Répertoire : 8,5 – Interprétation : 9,5

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