Ingrid Haebler est décédée à 93 ans

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Née en 1929, la jeune Ingrid Haebler évolue dans un milieu musical fréquenté par l’élite des artistes. En effet, ses parents ont quitté Vienne pour Varsovie et leur maison accueille les grands solistes de passage comme Claudio Arrau, Edwin Fischer, Bronislaw Huberman ou Robert Casadesus. Ce dernier remarque les talents de l’enfant qui suit l’enseignement de sa mère, elle-même pianiste, et il lui prédit un grand avenir !
Du fait de la déclaration de la Seconde Guerre mondiale dont la Pologne est l’une des premières victimes, la famille Haebler revient en Autriche et, âgée de seulement onze ans, elle fait ses débuts sur scène. Elle intègre ensuite le Mozarteum de Salzbourg et en sort diplômée en 1949 avec une mention pour ses interprétations de Mozart dont elle sera l’une des très grandes interprètes.
Elle se perfectionne ensuite à Genève auprès de Nikita Magaloff, et à Paris avec Marguerite Long dans le cadre de cours privés. Elle se fait remarquer lors des Concours à Genève et Munich. La pianiste est repérée par le label Vox pour lequel elle grave quelques galettes avant d'intégrer l’écurie du label Philips.
C’est avec les Sonates n°12 et n°13 de Mozart, gravées à Amsterdam en 1953, qu’elle fait ses débuts pour le label. Le succès critique est au rendez-vous, l’aventure continue avec Mozart et des Concertos pour piano n°26 et n°27 avec le London Symphony Orchestra dirigé par Colin Davis et les Wiener Symphoniker sous la baguette de Christoph von Dohnanyi.
Philips lui propose ensuite un projet de prestige : les Concertos pour piano de Mozart avec le London Symphony Orchestra. Gravée entre 1965 et 1968, cette somme voit défiler plusieurs chefs au pupitre du LSO, les très expérimentés Witold Rowicki et Alceo Galliera, ainsi que le jeune Colin Davis avec lequel elle avait collaboré.

La suite de sa carrière est triomphale et elle enregistre tant Mozart que Beethoven, Bach, Chopin, Schubert, Haydn, Schumann, et même les Variations symphoniques de César Franck. Elle intègre également l’équipe des professeurs de Mozarteum dès 1969.

L’art de la pianiste repose sur une technique assurée mais jamais démonstrative. Dès lors, elle sera une partenaire de musique de chambre recherchée et appréciée pour son sens de l’écoute et du collectif.
Ingrid Haebler était également sensible à un retour à l’exactitude du texte et elle peut être considérée comme une précurseure du mouvement de retour aux instruments d’époque. Il faut dire qu'elle avait étudié avec Robert Scholz à Salzbourg, coordinateur avec son frère Heinz d’une édition des œuvres pour piano de Mozart pour Universal Edition Vienne. Ingrid Haebler s’est ainsi intéressée aux partitions de Jean-Chrétien Bach, le plus jeune des fils de Bach dont l’influence fut grande sur l’écriture pianistique de Mozart.
Pour enregistrer une large sélection de sonates et de concertos, la pianiste utilisa un pianoforte. C’est d’ailleurs en Belgique qu'elle se familiarisa avec un pianoforte historique avant de demander au facteur d’instrument ancien JC Neupert de lui confectionner une réplique expurgée des défauts de l’instrument d’origine. C’est en compagnie de cet instrument que la pianiste entra en studio pour fixer les partitions de Jean-Chrétien Bach soit en solo, soit en compagnie de la Capella Academica Wien dirigée par Eduard Melkus. Certes, on fait mieux maintenant, mais le jeu de la pianiste, qui place le compositeur en précurseur de Mozart, est fort intéressant. Au pianoforte, elle enregistrera aussi une large sélection des Sonates pour piano de Haydn, vivifiantes et si musicales.

Avec Mozart, on est au coeur du répertoire de l’artiste et c’est aux interprétations de l’enfant de Salzbourg qu’elle doit sa réputation et sa notoriété. Son jeu est parfaitement calibré sans jamais être sec ou intellectuel. Dans la somme des concertos gravés à Londres, on sent que la pianiste est la meneuse de jeu, faisant du piano le centre de gravité mais en veillant toujours à ce que l'instrument s'intègre dans le tissu orchestral, tel un personnage d’opéra, acteur d’un ensemble dramatique. Tous les accompagnateurs sont au diapason de cette vision qu’ils portent dans un modestie de ton mais une écoute exemplaires. On admire également le style et la classe, magnifiées par cette hauteur de vue, un travail fabuleux de toucher sur les contrastes et la fluidité. C'est décapé et sans graisse, telle une interprétation authentique d'avant la lettre.

A une époque qui voit des interprètes déchainer les dynamiques et exploser les contrastes dans Bach, Mozart et Beethoven, Ingrid Haebler rappelle l’importance des nuances et la cohérence du discours.  Du très grand art !

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