Roches, catacombes et marteaux-piqueurs : rencontre avec la compositrice Finola Merivale
Nous avons rencontré la compositrice Finola Merivale à Paris, une semaine avant la fin officielle de sa résidence au Columbia University's Institute for Ideas and Imagination. Situé rue de Chevreuse, à deux pas de Montparnasse, l'Institut se distingue à peine des autres immeubles résidentiels. Pourtant, derrière sa porte, il abrite un jardin ombragé, une salle de concert et des espaces de travail pouvant accueillir les résidents, issus pour la plupart de la prestigieuse université Columbia de New York dont Finola Merivale qui, en 2023, a terminé son doctorat de composition.
Acclamée par la presse (Washington Post, New York Music Daily, The Wire), la musique de Finola Merivale est intense, immersive et audacieuse, mêlant énergie, cacophonie et méditation. Parmi ses distinctions récentes figurent les bourses de MacDowell (2025), de la Fondation Civitella Ranieri (2024), du Conseil des arts d'Irlande (2025), ainsi qu'un prix du Conseil des arts de New York. En 2021, Merivale et ses collaborateurs ont remporté le Fedora Digital Prize pour As an nGnách / Out of the Ordinary, un opéra communautaire en réalité virtuelle commandé par l'Irish National Opera. En 2022, elle collabore avec l'ensemble new-yorkais Desdemona pour son premier album-portrait, Tús, paru chez New Focus Recordings.
Désignée comme l'une des « 23 compositrices à suivre en 2023 » par le Washington Post, Finola Merivale vient de sortir son nouveau disque Abhaile en collaboration avec la saxophoniste Catherine Sikora. Quelques jours après le concert de présentation organisé au Columbia University's Institute for Ideas and Imagination, elle s'apprêtait à partir pour l'Irlande, son pays natal, où ses œuvres étaient jouées au National Concert Hall de Dublin.
Entre création électronique, écriture et improvisation, ce nouvel album place sur un pied d'égalité compositrice et interprète, réunies autour d'une même esthétique et d'une même quête sonore. Intitulé Abhaile (« maison » en irlandais), il réunit trois pièces, chacune représentant une étape créative de la compositrice entre New York, Paris et l'ouest de l'Irlande. Dans sa musique, l'expérience personnelle et le vécu se transforment cependant en sensations universelles, où le bruit de la ville et les sons de la nature tissent des liens renforcés par le geste créatif.
Lors de notre entretien, nous avons évoqué la conception de certains morceaux du disque, le sentiment d'appartenance à un lieu ainsi que l'importance des rencontres dans le processus de création.
Propos recueillis et abrégés.
Tous les ans, Columbia University choisit ses résidents, souvent un compositeur mais aussi des cinéastes, poètes, essayistes, photographes, etc., pour venir à Paris. J'aime tout particulièrement son aspect interdisciplinaire. Venir ici, c'est plonger dans les idées créatives et en débattre non pas avec des musiciens et des compositeurs, mais avec des résidents d'autres disciplines artistiques. À l'Institute for Ideas and Imagination, j'ai ainsi commencé à collaborer avec la poétesse Alice Oswald et Nina Berman, photojournaliste et cinéaste [également professeure à l'école de journalisme de l'université Columbia] qui a créé une vidéo musicale incroyable pour l'une des pièces [Closing Doors] de mon nouvel album.
Chaque œuvre de l'album aborde sous un angle différent une réflexion autour de la notion de « chez-soi ».
Au moment où j'ai quitté les États-Unis, j'y avais vécu pendant neuf ans. C'est une période suffisamment longue pour s'y habituer et s'y sentir chez soi, mais la décision d'y rester ne dépendait pas de moi, car j'étais sous pression à cause de mon visa étudiant qui arrivait à échéance. Pendant les deux dernières années, j'ai vraiment senti cette horloge, cette échéance qui me rapprochait de mon départ.
Dans Closing Doors, j'ai tenté d'embrasser l'énergie et le chaos new-yorkais qui peuvent être si épuisants. Des sons liés à mon expérience personnelle font leur apparition dans la pièce sous la forme de field recordings [enregistrements de terrain], comme le bruit du marteau-piqueur sous mes fenêtres un samedi matin…
Alors que de nombreux projets et œuvres changent de forme en cours de route, j'avais une idée assez concrète avec Closing Doors. Quand il ne restait plus que quelques mois et que je faisais déjà mes valises, je me baladais dans la ville avec mon enregistreur, recueillant les sons et les bruits urbains. Je ne savais pas quelle forme finale cela prendrait, mais j'étais sûre d'en faire quelque chose dans ma musique.
J'ai beaucoup travaillé à partir de ces fichiers et je pensais d'abord en faire une œuvre uniquement électronique. Mais, à New York, j'avais déjà commencé à travailler avec Catherine Sikora. Elle vient du free jazz et moi du monde classique, mais notre collaboration a très bien fonctionné. Abhaile est donc véritablement notre projet commun.
Lorsque j'ai enregistré tous ces sons, et notamment les annonces du métro, j'ai été frappée par la répétition de phrases comme : « stand clear of the closing doors », « the next stop is… ». Dans la pièce, ces phrases sont reprises de manière quasi littérale. C'est comme si New York se fermait à moi tout en me posant la question : que faire ensuite ? Où aller ?
En ce qui concerne l'Irlande, j'adore la mer, les falaises, les paysages… Même par mauvais temps ! The Sea Has Hooves rend ainsi hommage au littoral accidenté de l'ouest du comté de Cork, près de l'endroit où Catherine Sikora et moi avons grandi toutes les deux. La musique évoque l'énergie bouillonnante et explosive de l'océan. Les éléments électroniques comprennent des sons modifiés du saxophone et des enregistrements de terrain (des cascades, des vagues et des geysers marins), réalisés à divers endroits le long de la Wild Atlantic Way.
Quant à Des os, dont l'inspiration tient à l'atmosphère inquiétante des catacombes, j'en ai eu l'idée en 2020 lors de ma résidence parisienne au Centre culturel irlandais. C'est une pièce très longue, marquée par des micro-intervalles. Catherine Sikora et moi l'avons enregistrée à Paris en août 2020, sous une chaleur insoutenable. Ensuite, je l'ai retravaillée en y incorporant de l'électronique et des drones. Après ce traitement du son, j'ai partagé ce travail intermédiaire avec Catherine, en lui demandant d'en ajouter encore une couche en suivant quelques indications.
Pour Closing Doors, nous avons travaillé de la même manière. Catherine a enregistré quatre improvisations, et mon travail a ensuite consisté à composer à partir de ce matériau en le découpant, en le mélangeant et en assemblant les différentes parties et pistes.
Les prochains projets de Finola Merivale incluent un concerto pour deux percussions et orchestre d'instruments à vent, des collaborations avec un danseur de step dance, un projet communautaire pour un chœur et un enregistrement de Ceasing Sands pour violon.
Sorti le 30 avril 2026, le disque Abhaile est disponible sur le label irlandais Fort Evil Fruit.
https://fortevilfruit.bandcamp.com/album/abhaile https://www.finolamerivale.com/
| Gabriele Slizyte |
Crédits photographiques : DR



