Le "Ring" essaime
Décolonisé et autonomisé : l'Anneau du Nibelung de Wagner n'est plus depuis longtemps l'apanage du Festival de Bayreuth ni un projet réservé aux grandes scènes. Même les petits théâtres osent s'attaquer à l'immense tétralogie.
Cela vient de se passer à Londres et à Bâle, cela se passe à Bruxelles, plus tard à Dortmund et à Erfurt : partout, il y a des premières de L'or du Rhin, tantôt en prélude à un nouveau Ring, tantôt pour le clore presque. Parfois aussi simplement, de manière isolée. Et à Bayreuth de toute façon, où le 150e anniversaire du Festival approche en 2026 et où la première représentation des deux dernières parties de la Tétralogie en tant que cycle complet s'arrondit.
Wagner fait du bruit partout : à Sarrebruck (875 places), à Klagenfurt (800 places), au Passionsspielhaus d'Erl (1500 places, pas de fosse, pas de technique scénique), pour la première fois à Detmold en 2008 (648 places) ou à Oldenburg en 2022 (580 places), et même au Bespieltheater de Minden (535 places, orchestre sur scène) -aucun théâtre ne semble trop petit qu'on ne puisse, d'une manière ou d'une autre, mettre en scène le Ring de 14 heures comme un projet sûr de lui.
Sur le plan dramaturgique aussi, il n'y a plus de limites. Même Bayreuth -en 2021, année de la Covid- a expérimenté, outre une Walkyrie semi-concertante, badigeonnée en direct et couverte de couleurs par Hermann Nitsch, décédé peu après, un spectacle de marionnettes de L'or du Rhin dans la mare du parc devant le Festspielhaus, Siegfried en mise à mort du dragon et Le crépuscule des dieux en pelote de fil de destin rouge.
Et ce qui est juste pour le temple de la colline de Bayreuth peut apparaître en version "soft" pour une scène moyenne (896 places) comme Brunswick : la saison dernière, on y a proclamé l'extension du territoire du Ring, mais seul le Crépuscule des dieux a été donné dans son intégralité.
L'intention était tout à fait dans l'air du temps : Le matériau du 'Ring' sert de point de départ à une réinterprétation et à un élargissement artistiques à plusieurs niveaux, qui se déploient résolument à partir des qualités d'une maison pluridisciplinaire et recherchent activement l'échange avec la société urbaine. L'excellence collective des disciplines s'oppose avec assurance au culte du génie hiérarchique au service d'une œuvre d'art globale. Et à une utopie du technicien du sentiment Wagner, l'analyse sans complaisance du monde tel qu'il est - ou tel qu'il pourrait être.
Le tissu de l'œuvre d'art totale, composé de différentes formes d'expression des arts de la scène et de la musique, comprenait en outre L'or du Rhin (en tant que théâtre musical avec jeu d'acteur), les créations des Walkyries" de Caren Erdmuth Jeß (jeu d'acteur avec orchestre national) ainsi que Siegfried (théâtre de danse avec orchestre de Steffen Schleiermacher et Gregor Zöllig). Pour le Crépuscule des dieux, un directeur musical, trois metteurs en scène, un chorégraphe, quatre décorateurs, deux dramaturges, douze solistes, un acteur, l'ensemble de danse, le chœur, le chœur d'hommes et l'orchestre d'État se sont réunis.
Et c'est ainsi que les choses continuent de s'enrouler dans des contextes qui ne cessent de s'étendre. A Stuttgart, où l'on avait déjà sorti pour la première fois en 1999-2000 -et copié à maintes reprises- un Ring avec quatre metteurs en scène (à Chemnitz, il y avait ensuite quatre metteurs en scène en 2018), trois collectifs de metteurs en scène se sont amusés chacun avec un acte de la Walkyrie en 2019
En ce début de saison, il semble pourtant qu'une sorte d'épicentre wagnérien du Ring se trouve en Suisse. Quatre des sept théâtres musicaux helvétiques travaillent actuellement sur la Tétralogie.
Cela va du quadruple spectacle dans l'intimité de la maison zurichoise (1100 places), qui s'achèvera en deux ans avec le Crépuscule des dieux début novembre, raconté de manière naïve par Andreas Homoki, mais dont Gianandrea Noseda a su faire parler la musique, en passant par la tentative d'arriver bientôt au Siegfried, avec un élément par saison, sur la petite scène de Berne (650 places), dans la mise en scène de la Polonaise Ewelina Marcinia, considérée comme une grande mystique.