Pierre Boulez est décédé

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C'est le Festival de Lucerne qui, le premier, a annoncé la triste nouvelle par voie de communiqué de presse sous la plume de Michael Haefliger:

"Pierre Boulez nous a quittés
par Michael Haefliger
«Je suis un compositeur, chef d’orchestre et musicographe français.» C’est très probablement ainsi que Pierre Boulez (26 mars 1925 – 5 janvier 2016) aurait répondu si on l’avait questionné sur lui-même -simplement, sobrement, sans se mettre en scène le moins du monde. C’est ainsi que la plupart de ses «disciples», dont je fais partie, l’ont connu, perçu et vu. C’est ainsi qu’il est devenu pour nous un grand modèle, presque un demi-dieu. Nous avons admiré ses faits et gestes, sa façon implacable de poursuivre ses objectifs quels qu’ils soient, petites avancées ou grandes révolutions. Sa disparition, la nuit dernière, nous plonge dans une profonde tristesse. Grand homme et grand artiste, il a imprimé sa marque sur notre festival et l’a immensément enrichi.

Ma première impression de Pierre Boulez remonte aux années 1971–1977, années où il était à la tête du Philharmonique de New York et mettait sur pied des programmes et des concerts d’un genre radicalement nouveau, juxtaposant Bach, Schubert, Liszt, Webern, Berg, Stravinsky et ses propres œuvres comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Ce cosmopolitisme avait un sens: il révélait des rapports d’une partition à l’autre et incitait à faire de nouvelles expériences auditives, par exemple à la faveur d’un Rug Concert où l’on écoutait la musique confortablement installé sur un tapis. On chercherait encore aujourd’hui en vain ce genre de concerts qui, par sa manière inédite de présenter la musique au public, regardait déjà loin vers l’avenir.

Le fait est qu’il y avait du révolutionnaire en Boulez, et il n’avait pas d’état d’âme lorsqu’il s’agissait de défendre ses idéaux et l’avenir de l’art et de la culture. Il n’hésita pas, par exemple, à écrire Schönberg est mort, un article aussi impitoyable que pertinent sur l’inventeur du dodécaphonisme. Par ailleurs, considérant le monde de l’opéra comme figé et la gestion des théâtres lyriques dépassée, il alla jusqu’à suggérer de «faire sauter les maisons d’opéra». Ce qui ne l’empêcha pas de monter avec Patrice Chéreau, en 1976, à Bayreuth, une Tétralogie de Wagner aujourd’hui entrée dans la légende. Avec Chéreau encore, il conçut en 1989 un projet de «salle modulable» pour l’Opéra Bastille: une architecture d’un genre nouveau qui devait permettre de mieux mettre en relation la scène et l’espace destiné au public grâce à des éléments à géométrie variable. À l’époque, ce projet ne put être réalisé pour des raisons financières.

Je n’oublierai jamais ce moment, en janvier 2006, où Pierre Boulez me remit ce projet de « salle modulable» (une étude de plusieurs pages) dans sa maison de Baden-Baden et m’encouragea à le mettre en œuvre à Lucerne. La volonté de le mener à bien ne m’a toujours pas quitté!

Mais c’est Paris qui était le principal lieu d’activité de Boulez, lequel avait été chargé en 1969 par le président Georges Pompidou en personne de créer un institut de recherche et de création musicale associé au Centre Beaubourg. Ainsi naquit l’Ircam (Institut de recherche et coordination acoustique/musique) qui devint avec l’Ensemble intercontemporain et plus tard la Cité de la musique le centre de l’activité de Pierre Boulez. C’est dans un petit bureau de l’Ircam aménagé on ne peut plus sobrement que nous eûmes en décembre 2000 notre premier entretien sur un projet qui allait déboucher sur la LUCERNE FESTIVAL ACADEMY. Sa réaction à mon idée fut simple et directe comme d’habitude: «J’ai toujours rêvé de mettre sur pied quelque chose de ce genre, venez me voir en janvier à Baden-Baden.» Et le projet prit forme à la vitesse éclair. Dès l’été 2003 eut lieu à Lucerne une sorte d’«avant-première» et un an plus tard, la LUCERNE FESTIVAL ACADEMY, avec ses cent vingt stagiaires du monde entier, était devenue réalité.

Pour Pierre Boulez, comme cela avait été le cas pour son professeur Olivier Messiaen, rien ne semblait désormais plus important que de transmettre à de jeunes gens ambitieux, dans le cadre de cette Académie, son énorme savoir, son expérience, ses grands idéaux. C’est ainsi que des légions de jeunes passionnés firent le pèlerinage de Lucerne et se nourrirent de l’esprit du maître avec enthousiasme. Le festival, qui avait été jusque-là centré sur l’organisation de concerts exceptionnels, abritait désormais une institution remarquable destinée aux apprentis musiciens d’orchestre, chambristes, chefs d’orchestre et compositeurs.

On n’a pas oublié les innombrables répétitions et concerts de Boulez avec le LUCERNE FESTIVAL ACADEMY Orchestra et les formations de chambre de l’Académie ; ses cours avec de jeunes chefs et compositeurs prometteurs ; ses programmes originaux où figuraient ses propres œuvres – Répons, Le Marteau sans maître, éclat/multiples, Notations –, Gruppen de Stockhausen et de nombreuses créations ; ses interprétations exemplaires de la Sixième Symphonie de Mahler, des Trois Pièces pour orchestre de Berg, du Mandarin merveilleux de Bartók et du Sacre du printemps de Stravinsky.

Le 2 octobre 2011, j’ai vécu un moment particulièrement intense au Royal Festival Hall de Londres où Pierre Boulez dirigeait ce soir-là  sa partition Pli selon pli, inspirée par des poèmes de Mallarmé, avec Barbara Hannigan en soliste et un orchestre formé de musiciens de l’Ensemble intercontemporain et de la LUCERNE FESTIVAL ACADEMY. À ce concert, l’osmose entre le grand compositeur et le brillant chef d’orchestre s’est manifestée de manière impressionnante.

Les liens d’amitié et la loyauté qui unissaient Pierre Boulez à de nombreuses institutions étaient remarquables. Là aussi, il ne connaissait pas les compromis, l’opportunisme lui était étranger. À Bayreuth, il continua de se tenir fermement aux côtés de Wolfgang Wagner après que celui-ci eut été lâché par les médias et les politiques. À l’été 2004, il joua les médiateurs pour défendre le Parsifal controversé mis en scène par Christoph Schlingensief et permit ainsi la réalisation d’une des productions les plus intéressantes de Bayreuth ces dernières années. En 2007, lorsque Claudio Abbado dut renoncer pour des raisons de santé à diriger les concerts du LUCERNE FESTIVAL ORCHESTRA au Carnegie Hall, Boulez le remplaça au pied levé et donna une interprétation éblouissante de la Troisième Symphonie de Mahler. Tout ceci en dit long sur l’un des artistes et l’un des hommes les plus remarquables de notre époque, qui mettait toujours sa personne au service de l’intérêt supérieur, et avec la plus grande évidence.

C’est à l’origine grâce à Paul Sacher, grand ami et mécène de Boulez, que celui-ci fut introduit au Festival de Lucerne. Sacher, qui faisait partie à l’époque de la commission des programmes, recommanda Boulez comme chef d’orchestre dès les années 1960. En 1975, Boulez fut invité avec le Philharmonique de New York à diriger deux concerts, et en 1983 Sacher présenta le compositeur au public de Lucerne dans un concert commenté.

Le LUCERNE FESTIVAL, qui considère comme essentiel de s’engager en faveur de la musique de notre temps et des musiciens de demain, et qui continuera de le faire avec passion, remercie Pierre Boulez pour la contribution inestimable qu’il a apportée à son développement.

Boulez nous a laissé de nombreux rêves et de nombreuses traces, pourrait-on dire en paraphrasant son ami poète René Char, qu’il admirait tellement. Il faut maintenant continuer de rêver ces rêves, et les réaliser."

«Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver.» René Char

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