La fraîcheur de Mozart, la verve et la douleur de Chostakovitch inspirent Saskia Giorgini

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Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concerto pour piano et orchestre n° 12 en la majeur K. 414. Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : Concerto n° 1 pour piano, trompette et cordes op. 35 ; Sonate pour piano n° 2 en si mineur op. 81. Saskia Giorgini, piano ; Per Ivarsson, trompette ; Trondheim Soloists. 2025. Notice en anglais. 77’ 06’’. Pentatone PTC 5187 476.

Formée à Turin et à Graz avant Salzbourg, cité dans laquelle elle a remporté en 2016 le Concours International Mozart, Saskia Giorgini (°1985) nous avait particulièrement séduit dans ses deux enregistrements consacrés à Franz Liszt, gravés en 2021 et 2023 sous étiquette Pentatone, label pour lequel elle propose cette fois un programme au couplage peu habituel, associant Mozart et Chostakovitch. Dans un court texte de présentation qu’elle signe, la pianiste italo-néerlandaise insiste sur le pouvoir de communication suscité par la musique, qui nous procure de profondes émotions. Dans une société où le don de l’empathie risque de se perdre, la musique nourrit ce sentiment positif et nous permet de nous sentir moins seuls.  Les pages ici choisies contribuent à cette réflexion. 

Saskia Giorgini ouvre son programme avec la sérénité poignante et la fraîcheur du Concerto n° 12 de Mozart, composé à Vienne en octobre 1782. Elle aborde cette œuvre, centrale dans une trilogie écrite à la même période (le n° 12 aurait été écrit avant le n° 11), avec une simplicité chaleureuse et une inventivité pleine d’élégance. Ces qualités sont manifestes dans l’Andante qui cite textuellement le thème d’une ouverture de Johann Christian Bach, rendant ainsi un hommage appuyé à l’ami disparu au début de cette même année 1782. L’inspiration mozartienne, d’une grande richesse d’émotion, est traduite dans le même registre par la soliste, au toucher subtil et soyeux. Une joyeuse allégresse traversait déjà l’Allegro initial. Une ardeur, empreinte de solennité et de dialogue entre orchestre et pianiste, anime l’Allegretto conclusif, un Rondo dont Saskia Giorgini domine aisément la complexité. Une belle version, qui montre la complicité qui existe entre les partenaires, les cordes des Trondheim Soloists, ensemble basé en Norvège, fondé en 1988, se révélant tout aussi efficaces en termes de pertinence et de finesse.

Saskia Giorgini se déclare heureuse d’avoir pu collaborer avec le trompettiste suédois Per Ivarsson (°1984). Ce dernier offre une prestation particulièrement brillante, nourrie d’humour bienvenu, tout en évitant la caricature, et de virtuosité décontractée, dans le Concerto n° 1 de Chostakovitch, créé à Leningrad le 15 octobre 1933 par le compositeur au piano. Le rappel du classicisme et la présence de la modernité se conjuguent de façon enthousiaste dans cette version enlevée. Le mouvement léger de la valse lente imprimé par la pianiste dans le second mouvement est une réussite, le final jubilatoire Allegro con brio fait honneur à son intitulé. Les Trondheim Soloists sont là aussi des partenaires de qualité.

Saskia Giorgini a choisi comme complément de programme une autre page de Chostakovitch, publiée en 1943, en pleine Seconde Guerre mondiale et dédiée à la mémoire de son professeur Leonid Nikolaïev, disparu le 2 octobre 1942 à l’âge de 64 ans ; ce pédagogue avait eu aussi parmi ses élèves Vladimir Sofronitski et Maria Yudina. Saskia Giorgini déclare avoir été hantée, dès sa première prise de contact avec cette page de temps de conflit, par l’effet du chagrin ressenti après la perte d’un proche, mais aussi par la douleur face à la tragédie du siège de Leningrad. Elle investit l’Allegretto initial, où perce une inquiétude diffuse, avec le sens de l’équilibre et du rythme qui lui est propre. Des accents déterminés préparent le Largo et son climat amer qui suggère le souvenir d’un passé meilleur ; Chostakovitch signe ici une de ses plus belles pages pour le piano, que la soliste traduit avec une vraie ferveur. Les variations du Moderato final, entre staccatos, ostinatos et notes répétées, lui permettent de déployer une virtuosité contrôlée. On ressent, dans son interprétation, toute la densité intérieure que Saskia Giorgini éprouve et toute l’empathie qu’elle développe. 

Son : 9    Notice : 9    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix

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