La mélodie française au sommet : « L’extase Debussy & Messiaen »

par

Claude Debussy (1862 – 1918) : Trois Chansons de Bilitis, Cinq poèmes de Charles Baudelaire, Ariettes oubliées. Olivier Messiaen (1908 – 1992) : Poèmes pour Mi (Livre II). Magdalena Kožená, mezzo-soprano. Mitsuko Uchida, piano. 2025. Notice en anglais. 71’16. Pentatone PTC 5187 129.

Après avoir fait applaudir ce récital de mélodies françaises un peu partout dans le monde depuis plusieurs années, les deux interprètes ont souhaité offrir au public le témoignage d’une union spirituelle d’exception. Le titre un peu grandiloquent, emprunté à Verlaine, ne rend pourtant pas compte de la subtilité d’un programme exigeant qui juxtapose les Trois Chansons de Bilitis, les Cinq poèmes de Charles Baudelaire, les Ariettes oubliées de Claude Debussy et le deuxième livre des Poèmes pour Mi d’Olivier Messiaen.

Le timbre chaud et feutré de la mezzo-soprano Magdalena Kožená se coule avec naturel dans l’incandescence des Chansons de Bilitis. Elle en exploite les nuances et les silences avec beaucoup d’à-propos, dans une étroite union avec le piano. À la fois symboliste et érotique, ce chef-d’œuvre Art Nouveau domine incontestablement le récital.

Les Cinq poèmes de Baudelaire (1887-1889) nous plongent dans la période « wagnérienne » du compositeur. Entre fascination et désir d’émancipation, « Claude de France » emprunte à l’auteur des Fleurs du mal une opulence et une densité de texture d’une grande richesse. Les interprètes mettent en valeur l’élégance de la ligne vocale (notamment dans Le Jet d’eau), ses hésitations et ses inventions, tout en éludant toutefois la dimension toxique et les effluves vénéneuses d’une époque où le morbide se confond avec la beauté. Si l’émission vocale reste moelleuse, la profusion du texte rend ici la diction plus confuse. Magdalena Kožená privilégie l’expression d’une fragilité propre à Mélisande — rôle qu’elle marqua de son empreinte — tandis que le toucher raffiné de Mitsuko Uchida prolonge ses phrasés en postludes éthérés, à la frontière du silence.

Le ton des Ariettes oubliées nous transporte vers un tout autre univers poétique. Composées par Debussy dans sa jeunesse, ces six mélodies unissent la chanteuse et sa pianiste dans un élan juvénile remarquablement coordonné. Les Chevaux de bois, pièce périlleuse de diction et de style, en offre une superbe illustration : le piano agile de Mitsuko Uchida s’y ébroue avec une gaieté et une finesse d’esprit qui font merveille.

Enfin, les Poèmes pour Mi d’Olivier Messiaen, dédiés à sa première épouse, dévoilent un autre aspect de la musicalité des artistes. L’animation des Deux Guerriers témoigne du tempérament affirmé de la mezzo. Sa fréquentation du répertoire baroque lui permet d'exceller dans la maîtrise du legato et le dosage du timbre, jusque dans les nuances les plus ténues (Ta voix), bien que la compréhension du texte laisse, là encore, parfois à désirer. Les incursions orientalisantes (Le Collier) comme les ruptures percussives sont ciselées avec énergie par Mitsuko Uchida, bien que le versant volatil de son jeu reste ici plus en retrait. La dernière mélodie, Prière exaucée, unit les deux artistes dans l'ascension finale voulue par le compositeur.

On peut toutefois s’étonner de l’absence d’une notice en langue française pour un album consacré uniquement à la mélodie française. Un choix éditorial déjà observé sur le précédent disque du label intitulé — en anglais ! — « Golden Age », qui présentait des extraits d’opéras composés pour la capitale française et créés in loco.

son 9 - répertoire 9 -interprétation -9

Bénédicte Palaux Simonnet

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