L’ultime voyage pianistique d’un compositeur solitaire
Johannes Brahms (1833 – 1897) : 7 Fantaisies opus. 116, 3 Intermezzi. opus 117, 6 Klavierstücke. opus 118, 4 Klavierstücke? opus 119. Leopoldo Erice, piano. 2025. Livret en anglais et en espagnol. 76’56. Odradek Records ODRCD475.
La photographie de couverture de cet album est particulièrement intrigante et ne correspond pas exactement à l’idée que l’on se fait d’un enregistrement consacré aux dernières œuvres de Brahms : On y voit un homme (Léopoldo Erice) au beau milieu d’une longue route aussi droite que désertique et qui semble déboucher nulle part ; c’est malheureusement tout le problème de ce disque qui met plus en valeur l’interprète que le compositeur. L’image symbolise probablement l’ultime période créatrice de Brahms lorsqu’il compose ses dernières œuvres, et qui achèvera sa vie quelques mois plus tard dans la solitude et la maladie.
Le pianiste Samson François aurait dit un jour qu’il avait déjà mal aux mains, rien qu’en lisant les partitions de Brahms. Effectivement, celles-ci sont remplies d’accords puissants, d’écarts gigantesques qui exigent une technique pianistique à toute épreuve, à la fois précise et virtuose. Si la partie purement technique est ardue, l’interprétation n’est pas pour autant plus aisée pour exprimer la complexité de l’âme de cet homme du Nord à la fois bougon et tendre. L’interprétation de ses derniers opus s’avère particulièrement complexe compte tenu de la densité, de la teneur émotionnelle et de la diversité de ces œuvres. Brahms qui aborde seulement la soixantaine est déjà un homme âgé pour son époque. Il confie au piano dans une grande concision toute sa douleur, son abattement, et même parfois une certaine amertume. En 1890 il avait déjà annoncé à son éditeur Fritz Simrock qu’il ne composerait plus. Cependant l’année suivante, il croise la route du clarinettiste Richard Muhlfeld. Cette rencontre, qui va rapidement se muer en amitié solide, va inciter Brahms à surseoir à sa retraite et composer plusieurs œuvres majeures pour la clarinette (qui bien sûr seront dédiées à Muhlfeld) : un trio (pour piano, clarinette et violoncelle op 114), un quintette (pour clarinette et quatuor à cordes op 115) et deux sonates (pour clarinette et piano op 120). Brahms interprétera avec Muhlfeld ces œuvres en concert jusqu’au début de 1895. Par ailleurs, il mettra à profit cette nouvelle période créatrice imprévue pour reprendre sa plume afin de délivrer ses ultimes compositions pour piano. Il les composera au cours de deux séjours estivaux en 1892 et 1893 passés à Bad-Ischl, une belle station thermale proche de Salzbourg. Ces derniers opus représentent la quintessence de son style. Brahms ne marche plus ici dans les pas de ses ainés comme Beethoven (son grand modèle pour la Sonate), ou Jean-Sébastien Bach (son modèle pour la Variation). Les « berceuses de ma douleur », voilà comment Brahms qualifiait lui-même certaines de ses dernières pièces pour piano. Après une période de douze ans pendant laquelle il se consacre principalement à la musique de chambre et à des œuvres orchestrales majeures, Brahms revient dès 1892 au piano seul pour composer ces vingt dernières pièces (opus 116 à 119). Si celles-ci sont brèves (surtout comparées à ses trois sonates pour piano composées dans sa jeunesse), elles sont en revanche particulièrement denses et émouvantes. Brahms abandonne ici tout artifice musical et se montre particulièrement sincère et direct dans son expression. Il crée des œuvres qui abandonnent les grands développements d’antan avec leur architecture très élaborée, et leur écriture contrapuntique complexe. Avec ces derniers opus, Brahms fait en quelque sorte le bilan musical de sa vie, à la fois réaliste et sans illusion. Ses ultimes chefs-d’œuvre, divisés en quatre cycles pianistiques, comprennent treize pièces composées dans des tonalités mineures, trahissant son caractère morose. Il dévoile souvent dans un pathos très expressif son caractère mélancolique ainsi que ses sentiments intimes où se mêlent la passion rageuse, l’amertume, l’héroïsme, la mélancolie, les regrets, mais en même temps énormément de tendresse et de poésie. Brahms étant originaire d’Allemagne du Nord, cette terre de grands espaces et de légendes, il insuffle aussi à certaines pièces une dose de mystère et de magie.
Quelque-soit leur style ou leur époque, on retrouve chez certains compositeurs au crépuscule de leur vie l’envie de laisser à la postérité la quintessence de leur art, au travers de leurs œuvres tardives. Ces ultimes compositions souvent visionnaires sont le fruit d’une longue maturation. Elles suscitent généralement l’incompréhension et la critique de leurs contemporains puisqu’elles s’adressent aux générations suivantes. Musicalement, cela se traduit par un désir de dépouillement afin de ne conserver que l’essentiel. On retrouve ce phénomène chez Beethoven avec ses dernières sonates (et tout particulièrement l’opus 111) et ses derniers quatuors à cordes, mais aussi chez Liszt dans ses dernières œuvres pour piano comme la Bagatelle sans tonalité - Nuages gris – l’Etoile du Malheur – Insomnie, question et réponse etc… Au siècle suivant on retrouvera aussi ce désir chez Gabriel Fauré (dans ses derniers Nocturnes) et même chez Chostakovitch (Sonate pour alto et piano, 15ème Symphonie, 15ème Quatuor à cordes). Brahms n’échappe pas à la règle puisque dans ses dernières compositions pour piano, il abandonne la démesure de ses œuvres antérieures et se détourne de ses grands modèles que sont Bach ou Beethoven, sans bien entendu les renier pour autant. Il s’éloigne aussi des esthétiques de certains compositeurs qui pourtant sont proches de lui, comme Felix Mendelssohn ou Robert Schumann. Brahms reprend le format des pièces brèves écrites une quinzaine d’années plus tôt (les huit Klavierstücke op 76 et les deux Rhapsodies op 79). A l’origine, ces quatre derniers cahiers pianistiques étaient destinés à son propre usage où tout au mieux, à un cercle restreint d’amis intimes, et il n’avait pas prévu de les publier. Cela explique sans doute la taille non formatée de chaque cahier comprenant respectivement sept, puis trois puis six et enfin quatre pièces. Lorsqu’il donnera finalement son accord pour publier ces œuvres, Brahms leur donnera des titres plutôt flous comme Klavierstück (pièce pour piano), Intermezzo, Capriccio, Ballade, Romance ou Rhapsodie, au point d’être parfois interchangeables. Les sept Fantaisies opus 116 se partageant elles-mêmes en trois capriccios et quatre intermezzos. Brahms écrira d’ailleurs à son éditeur Simrock « A vrai dire, sur les titres, je suis loin d’être au clair ». C’est ainsi que le Klavierstück opus 118 n°3 portant le titre de Ballade, avait été qualifié à l’origine de « Rhapsodie ».
Les Intermezzi représentent la majorité de ces compositions soit quatorze pièces sur les vingt composées. Les Intermezzi, par leur nature introspective et douce s’opposent aux Capriccios beaucoup plus fougueux. Brahms panachera ces pièces aux tempéraments opposés dans trois de ses quatre cahiers (à l’exception de l’opus 117 comportant seulement trois Intermezzi). Grace à cette différence de caractères, Brahms créera au sein d’un même cahier des atmosphères très contrastées, tantôt bouillonnantes et enflammées, tantôt méditatives et tendres.
Dans l’ensemble ces dernières œuvres pour piano sont unies par leur caractère mélancolique qu’Eduard Hanslick, ami de Brahms et critique musical réputé, qualifiait de « bréviaire du pessimisme ». Le premier cahier Op 116 contenant sept fantaisies montre le bien-fondé du qualificatif d’Hanslick, où Brahms alterne les phases de résignation et de tristesse incluses dans les Intermezzi, aux phases d’énergie et de révolte contenues dans les Capriccios. Ces derniers sont particulièrement bien représentés dans les Sept Fantaisies Op 116, puisque le premier et le dernier capriccio, ouvrant et terminant le cahier, partagent la même tonalité de ré mineur évoquant le chagrin et l’angoisse.
Le second cycle op 117 est plus homogène au niveau de l’ambiance générale puisqu’il est seulement composé de trois Intermezzi d’une grande expressivité. Si les Fantaisies Op. 116 montrait à plusieurs reprises une certaine révolte, on se retrouve ici face à un Brahms sombre et résigné, adoptant des tempos relativement lents et très semblables (Andante moderato – Andante non troppo – Andante con moto), particulièrement propices à l’évocation des sentiments et à la confidence.
Si les opus 116 et 117 ont été composés pendant l’été 1892, il faudra attendre l’été 1893 pour que les deux derniers cahiers voient le jour (toujours à Bad-Ischl). Ce décalage d’une année explique peut-être le léger changement d’état d’esprit chez le compositeur car, s’il compose toujours des œuvres majoritairement sombres, on peut néanmoins y déceler un certain regain d’énergie, voire même d’optimisme (Intermezzo opus 119 n°3). L’amélioration (certes bien modeste) de son humeur s’explique vraisemblablement par le voyage en Italie (Naples, la Sicile…), qu’il avait organisé avec quelques amis proches, juste avant de prendre ses quartiers d’été à Bad-Ischl. Brahms, dont le caractère bourru et solitaire était légendaire avait programmé ce voyage, afin d’échapper aux fêtes officielles prévues en son honneur dans le cadre de son soixantième anniversaire.
Les Klavierstücke recueil Op 118 sont composés de six pièces où Brahms montre une grande diversité expressive et même parfois, une certaine ardeur (premier Intermezzo qualifié d’allegro non assai, ma molto appassionato). Là encore on dénombre une majorité d’Intermezzi (quatre pièces sur six) entrecoupés uniquement par une Ballade (Op 118 n°3) et une Romance (Opus 118 n°5). Ces œuvres introspectives et mélancoliques recèlent dans leur forme condensée de véritables trésors musicaux comme le second intermezzo en la majeur (andante teneramente) qui est certainement l’une de ses plus belles compositions suggérant plus qu’il ne confie, ou encore cette Romance en fa majeur précédemment citée, à la fais paisible, douce et suggestive au point d’être reprise et orchestrée par le génial Charlie Chaplin pour composer la musique de son film « La ruée vers l’or » datant de 1925 (où le nom de Brahms n’est même pas cité au générique, Chaplin s’attribuant intégralement la paternité de la musique). Il est vrai que l’atmosphère à la fois « nordique » et tendre de ce cette Romance illustre idéalement cette Alaska quelque peu caricaturale, théâtre des aventures du vagabond solitaire au grand cœur. Le fleuron de ce cahier demeure néanmoins l’Intermezzo clôturant cet opus 118, « Andante largo e mesto » au paroxysme de la solitude et du désespoir malgré un passage central tentant vainement d’insuffler une riposte énergique à l’abattement, mais qui ne prend pas. La manière dont Brahms s’exprime dans cette pièce poignante confine à l’abstraction que ce soit au niveaux mélodique et rythmique, jusqu’à cet arpège final évanescent.
Les quatre Klavierstücke Opus 119 achèvent définitivement l’œuvre pour piano seul de Brahms où là encore, les trois premières pièces (sur les quatre) sont des Intermezzi. Si les deux premiers Intermezzi demeurent empreints de mélancolie, dans l’esprit des compositions précédentes, le bref et fluide Intermezzo en ut majeur (que Brahms qualifie lui-même de Grazioso e giocoso) est absolument rayonnant, joyeux avec même une pointe de désinvolture rafraichissante. Le cahier s’achève avec une fin majestueuse par une puissante rhapsodie pleine de fougue aux accents martiaux dont la partie centrale laisse planer une magnifique mélodie finement arpégée.
Depuis quasiment leur création, ces œuvres bénéficient d’interprétations aussi diverses qu’imaginatives. Elles sont aussi contemporaines de la création de procédés d’enregistrement mis au point et développés en Allemagne par Emil Berliner. Cela explique que dès le début du vingtième siècle, le disque a pu immortaliser les interprétations légendaires de ces œuvres par de grands anciens comme Wilhelm Backhaus (qui a rencontré Brahms), Walter Gieseking ou Wilhelm Kempff. Parmi les versions de référence citons Julius Katchen, Wilhelm Kempff, Nicholas Angelich, Elisabeth Léonskaja, Stephen Kovacevich, ou Aldo Ciccolini (admiré à juste titre par Leopoldo Erice). D’autres immenses artistes ont laissé des sélections particulièrement réussies comme par exemple Radu Lupu (Op. 117 à 119), Arcadi Volodos (Op. 117 & 118), Emil Gilels (Op. 116), Yves Nat (Op. 117), Sviatoslav Richter (Op. 118), Rudolf Serkin (op 119). Malgré la démarche sympathique et ambitieuse de Leopoldo Erice, cet enregistrement ne remet pas en cause cette riche et volumineuse discographie. L’interprétation uniforme de ces œuvres complexes et imaginatives ne décolle pas véritablement et révèle çà et là un jeu lourd et trop timoré (premier Capriccio opus 116 n°1). Malgré la recherche d’une certaine esthétique sonore, Leopoldo Erice adopte un jeu trop prudent qui s’en tient aux notes en occultant les relations musicales et psychologiques, entre les différentes pièces de chaque cahier. Cela donne ainsi l’impression que chaque pièce est abordée individuellement et non comme l’élément d’un tout cohérent. Brahms conçoit pourtant ses ultimes compositions pianistiques avec beaucoup de soin et de précision. Il intègre à l’intérieur de chaque opus non seulement des relations tonales, harmoniques et rythmiques, mais il crée aussi des relations plus psychologiques qui déterminent l’identité de chaque pièce tout en révélant l’esprit de chaque cahier. Il faut reconnaitre à Leopoldo Erice le mérite de jouer l’intégralité des ces œuvres si difficiles à appréhender et délicates à exécuter, d’autant qu’il est desservi par une prise de son peu flatteuse et plate, où les raccords entre les prises sont parfois audibles. Si l’honnête interprétation de Leopoldo Erice en 2025 ne peut à ce jour se mesurer aux versions légendaires des musiciens cités plus haut, gageons qu’il reviendra prochainement à ces œuvres qui lui sont chères, pour en transcender l’approche.
Notes : Son : 7,5 - Livret : 7,5 - Répertoire : 8,5 - Interprétation : 8
Jean-Noël Régnier



