La Rêveuse explore avec goût le second Livre de Marin Marais

par

Marin Marais (1656-1728) : Deuxième Livre de Pièces de Viole [extraits]. Monsieur de Sainte-Colombe (c1640-c1700) : Tombeau « Les Regrets ». Robert de Visée (c1650-1730) : Chaconne en sol majeur. La Rêveuse. Florence Bolton, Emily Audoin, basse de viole. Carsten Lohff, clavecin. Benjamin Perrot, théorbe, guitare. Livret en français, anglais. Novembre 2022. 66’46’’. Harmonia Mundi HMM 905356

Depuis The Theater Of Musick capté en juillet 2006 pour le label K617, et d’autres albums parus chez Mirare puis Harmonia Mundi, cela fait une vingtaine d’années que La Rêveuse égrène une valeureuse discographie. Dietrich Buxtehude en 2017, suivi de Purcell et son temps à Londres autour de 1700, Louis de Caix d’Hervelois en 2020 : nos colonnes accueillirent très favorablement les réalisations de l’ensemble animé dès l’origine par Florence Bolton et Benjamin Perrot. On pourrait toutefois s’étonner qu’avec un tel éponyme de baptême, l’équipe n’ait antérieurement consacré qu’un seul disque (Mirare, 2017) au compositeur de cette pièce en fa mineur tirée du Livre IV. Le présent CD est presque entièrement voué à Marais, et se focalise sur son Livre II, lui empruntant treize des quelque cent cinquante numéros que compte ce recueil de 1701.

Cinq pièces de la Suite en mi mineur, cinq de celle en ré mineur (dont deux tiers des couplets des Folies d’Espagne, réagencés), et quelques butinages dans d’autres séries tonales : Chaconne en rondeau de sol majeur, Voix humaines en ré majeur, l’ultime et virtuose Fantaisie en la majeur. Celle-là interprétée de façon plus expansive, végétalisée, moins finement vertébrée que la prodigieuse acuité d’un Jérôme Hantaï (Virgin, avril 1996). Mêmes propensions centrifuges dans ces Cloches, dont les volées virent à la pamoison, s’émancipant comme à regret de la lourde scansion du glas. À cet exercice de forces contrariées, à un Ballet un peu nonchalant, on préférera le verbe vif et net que les interprètes prêtent à la Polonoise, leur Gigue exquisément dessinée, toute de fluidité, ou les circonvolutions de la Chaconne parcourue sans inutiles états d’âme. Tout comme cette autre Chaconne où Benjamin Perrot laisse respirer avec une aisance décomplexée les entrelacs tissés par Robert de Visée.

On trouvera à s’attendrir dans les deux Tombeaux : celui « a deux violes esgales » de Sainte-Colombe, quand les ruminations pudiquement tressées par Florence Bolton et Emily Audoin imprègnent l’âme sans ostentation. Et dans celui que Marais dédia à ce maître qui lui avait enseigné les arcanes de l’instrument. La coutumière intuition poétique de La Rêveuse affleure dès le Prélude, l’Allemande, où un dense et agile continuo fait jeu égal avec la soliste, mais s’évapore sans émouvoir dans les Voix humaines en guise de paraphe. Peut-être aurait-il mieux valu achever le programme sur les variations hispaniques qui précèdent, où la troupe s’encanaille avec panache, se laissant au besoin gagner par le pittoresque. Ou alors conclure par l’autre Tombeau, ce fervent mélodrame à la mémoire de Lully, par lequel Jordi Savall refermait son anthologie du Livre II, enregistrée en juillet 1975 ; depuis un demi-siècle, un tel vinyle n’a pas pris une ride. Cet hommage au surintendant, d’ailleurs cité dans la notice, le minutage du CD aurait permis de l’accueillir. 

Christophe Steyne

Son : 9 – Livret : 9 – Répertoire : 9-10 – Interprétation : 9,5

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