L’Art de la Fugue par James Johnstone : modération et sensualité touchent au cœur

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : L’Art de la Fugue, BWV 1080. James Johnstone, clavecin, orgue. Carole Serasi, second clavecin. Livret en anglais. Octobre 2017 à juillet 2022. Digipack deux CDs 52’46’’ + 47’27’’. Metronome METCD 1111

La discographie de Bach reste une des plus actives du catalogue. Quant au clavier, l’on ne doit jamais patienter longtemps avant une nouvelle parution des Variations Goldberg ou de L’Art de la Fugue. Parfois conscient de cette abondance, ce qui est le cas de la personal note confiée dans le livret, chaque impétrant s’avance avec la singularité de ses options. Pour ce BWV 1080 édité à titre posthume et à jamais conjectural, plusieurs décisions sont nécessaires. Outre le style et la technique engagés par l’interprétation : sélection du texte musical, séquence d’exécution, éventuelle complétion de la Fuga a 3 soggetti. Et en première instance, le choix organologique. Même s’il s’avoue redevable au témoignage de Lionel Rogg gravé sur les tuyaux de Saint Pierre de Genève (Emi, 1969) qui initia ses oreilles adolescentes, James Johnstone a aussi médité les dissertations de Gustav Leonhardt, au point de privilégier le clavecin.

Les anglophones liront avec intérêt la notice de Jon Baxendale qui revient sur la genèse de l’œuvre, sa motivation, ses états tels qu’ils transparaissent dans le manuscrit de 1742 puis l’imprimé de 1751 que diffusèrent les deux fistons partagés entre respect filial et désintérêt, –ou du moins un manque de lucidité. Avant cette publication, le corpus se présenterait-il aussi inachevé qu’on le suppose ?, suggérant même l’hypothèse qu’inclure le choral Wenn wir in höchsten Nöten ne serait pas étranger aux vues du compositeur. Le mélomane qui n’est pas familier de la structure du dédale consultera la table synoptique page 8, confrontant la nomenclature BWV avec la mouture autographe et la version de 1751.

C’est cette vitrine en bon ordre, potentiellement définitive aux yeux de la postérité à défaut d’irrécusable authenticité, qu’a retenue James Johnstone. En incluant donc les quatre canons et les deux fugues supplémentaires, jouées comme le Contrapunctus XII avec le concours de Carole Cerasi. Figure aussi le jet primitif du Contrapunctus X. Pour d’évidentes raisons euphoniques, le Contrapunctus XIV s’arrêtera sur un accord de dominante, quelques mesures avant que Bach ne lève la plume. Tout aussi logiquement, mais c’est plus inattendu pour une intégrale essentiellement lue au clavecin, le parcours se conclura à l’orgue par le choral BWV 668a, ultime étape du lot dit « de Leipzig », celle du croyant au pied du Créateur, et vraisemblablement du Cantor qui se voyait face à son Dieu. Il est joué sur le Treutmann de l’abbaye de Grauhof (1737, 42 jeux sur trois claviers & pédalier) où James Johnstone avait enregistré son troisième volume de l’Orgelwerk.

On se doute que depuis la découverte du vinyle de Lionel Rogg, le professeur à la Guildhall School et à la Royal Academy of Music a pu mûrir ses conceptions en cinq décennies. Concomitante des présentes sessions à la Weston parish Church, la participation chambriste au CD de l’ensemble Richter, couplant ce même Kunst der Fuge avec Anton Webern (Passacaille, 2019-2021), a pu actualiser et enrichir le regard.

L’écoute des premiers contrepoints, certes sages, nous a rappelé la patiente réserve de son compatriote Davitt Moroney (Harmonia Mundi, 1985). On retrouve l’intériorité des récents albums d’Aapo Häkkinen (Ondine, 2023) et Christophe Rousset (Aparté, 2023), la sérénité de Kenneth Weiss (Paraty, 2021), mais sans que la réflexion ne s’habille d’une constante sensualité, chaque note se parant de sa juste teinte. Il passe peut-être ainsi un peu de la sensibilité des Virginalistes, dans ces doigts qui s’attardent le temps que la moindre intention éclose au gré d’un phrasé subtilement lié, sur un instrument souple et chaleureux dérivé de l’esthétique Mietke.

Bien sûr, l’animation ne manquera pas au Contrapunctus IX, le galbe ne faiblira pas dans le XIII, l’étrange voracité du Canon per augmentationem ne sera pas élimée. Mais c’est surtout l’unité de la vision que l’on apprécie tout du long, et cette calme respiration, ce pneuma détaché tant du vertige de la transcendance que de la révérence à l’incommensurable. La prodigieuse architecture apprivoisée à un chevet de poète. L’équilibre, l’harmonie, la délicate science de l’implicite sont celles qui se dégagent d’un intérieur flamand peint par Vermeer. Voici le genre d’interprétations qui, plaçant l’immanence au centre du dessein, l’émotion au cœur de la combinatoire polyphonique, humanise le génie spéculatif de Bach. Et nous en rapproche dans un doux éclairage, une connivence on ne peut plus intimes. Tous arcanes devenus familiers : une épiphanique humilité.

Christophe Steyne

Son : 9 – Livret : 8,5 – Répertoire : 10 – Interprétation : 10

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