Le Vaisseau fantôme à Vienne
L’Opéra de Vienne a repris ce 3 mai dernier sa production du Vaisseau fantôme de Richard Wagner, dans la mise en scène de Christine Mielitz et sous la direction du chef d’orchestre franco-suisse Bertrand de Billy.
Certes, cette production n’est pas neuve – il s’agissait de sa 64e édition. Cependant, la modestie voulue par le scénographe et costumier Stefan Mayer, qui lui permet d’intégrer de très judicieuses astuces (comme l’ajustage de la coque du vaisseau fantôme avec la vigie du bateau de Daland), garantit sa longévité. Une autre qualité de cette production réside dans l’utilisation des silences, par exemple après chaque strophe du chant du timonier, ou durant la fête de mariage entre le Hollandais et Senta, pour attendre une réponse hors plateau, ce qui rend cette mise en scène très vivante.
La plus grande qualité de cette mise en scène demeure le jeu des acteurs, qui identifient chacun des protagonistes. Ainsi, le timonier est volontiers maladroit, voire comique, comme lorsqu’il essaie de se défiler pour ne pas prendre le tour de guet. Daland est un père cupide, et Erik un amoureux tentant de retenir Senta de sa malédiction.
Cependant, si une critique devait être formulée à l’égard de cette production, elle porterait sur les voix lorsqu’elles montent dans leurs ambitus, notamment celles du Timonier (le ténor gallo-japonais Hiroshi Amako) et de Senta (la soprano sud-africaine Erica Eloff). Il a alors tendance à s’essouffler et elle, à y perdre de son rayonnement. Cela nuit à l’air du timonier « Mit Gewitter und Sturm aus fernem Meer - mein Mädel, bin dir nah! » et fait que le « Johohohe! » de Senta n’est pas aussi enthousiasmant qu’on pourrait le souhaiter. Nonobstant, elle fait ressortir le caractère de prière, presque intimiste, qui s’entortille dans cette ballade avec cet appel, avec une expression saisissante.

Il faut également noter que, si le Daland du basse allemand Franz-Josef Selig peine quand l’orchestre se fait trop présent, il maintient un beau bronze lourd, surtout quand il s’adresse à sa fille dans son « Drängst du mich? » durant tout l’opéra. De même, le baryton-basse polonais Tomasz Konieczny, qui réussit fort bien ses longs monologues en lignes de medium, proches du parler, sait très bien se servir des limites du genre pour en faire ressortir l’expressivité du texte et de sa musique, comme durant le « Die Frist ist um,… und abermals verstrichen ». Il aurait été souhaitable qu’il réussisse à nuancer aussi bien son jeu d’acteur que sa voix.
L’Erik du ténor autrichien Andreas Schager, frôlant le Heldentenor, montre bien son déchirement de voir sa promise succomber à sa malédiction. Son arrachement est celui du vieil opéra face au renouveau wagnérien, du classicisme vis-à-vis de la modernité, ce qui est très bien perçu ici. La Mary de la contralto écossaise Stephanie Maitland, incarnant ici plus une marâtre qu’une consœur à Senta, reste très rigide, peut-être même trop, dans son expression durant le second acte.
Les duos sont aussi bien exécutés, notamment ceux du Hollandais et de Senta ou de Senta avec Erik, mais un peu plus d’engagement n’aurait pas été de refus. Les chœurs sont plus qu’appréciables, surtout ceux des femmes, qui dès le deuxième acte, montrent des qualités de douceur et d’investissement, rendant leur performance très touchante. Il faut attendre la scène de mariage pour que le chœur des hommes puisse atteindre ce niveau d’enthousiasme, ce qui, durant la correspondance des deux chœurs, n’est pas de refus.
Mais la partie la plus appréciable de cette production est sans aucun doute l’orchestre, qui dès l’ouverture frappe par sa cohérence, ses alliages entre ses pupitres, et, dans la lignée de Beethoven, avec sa 6e symphonie, reste aussi narratif que lyrique. Prenant l’ouverture comme une réduction de l’opéra, et comme une symphonie avec autant de mouvements que l’opéra a d’actes, il tient déjà les deux pans de l’opéra – le narratif et le lyrique – sans jamais lâcher la bride, et en nourrissant l’un de l’autre. Il obtient les applaudissements du public dès la fin de l’ouverture, ce qui était bien mérité.
Globalement, bien que la qualité moyenne reste bonne, un vague sentiment de routine, de manque d’enthousiasme, expliquant ici et là des faiblesses, surnage de cette soirée. Une bonne soirée qui promet mieux à l’avenir.
Vienne, Staatsoper, 30 avril 2026
Crédits photographiques © Wiener Staatsoper / Michael Pöhn