Premier volume d’une intégrale des sonates de Schubert sous les doigts de Hyewon Chang

par

Franz Schubert (1797-1828) : Sonates pour piano en la bémol majeur, D.557, la majeur D. 664 et si bémol majeur D.960. Hyewon Chang, piano. 2025. Texte de présentation en anglais. 79’01’’. Da Vinci Classics C01120

Le moins qu’on puisse dire est que Hyewon Chang et sa firme de disques n’ont pas froid aux yeux en entamant cette intégrale des sonates du maître viennois.

Peu connue en Europe, cette jeune pianiste sud-coréenne a entamé sa formation dans son pays natal avant de poursuivre ses études au Conservatoire de Toronto, puis à la très réputée Colburn School de Los Angeles où elle obtint son diplôme de bachelier. Elle décrocha ensuite un master et un doctorat à la Thornton School of Music de l’Université de Californie du Sud (USC) à Los Angeles toujours.

À en croire la notice biographique, elle a participé à de nombreux concours (pas ceux qu’on attend : pas de Tchaikovsky, Reine Elisabeth, Busoni, Chopin ou Leeds - mais autant s’aguerrir dans des compétitions moins médiatisées) et a donné de nombreux concerts principalement en Amérique du Nord, mais aussi quelques-uns en Europe.

C’est donc avec beaucoup de curiosité qu’on souhaite découvrir ce que cette artiste encore peu connue peut offrir dans un répertoire, aux exigences techniques raisonnables mais si difficile à interpréter, par rapport -pour se limiter aux intégrales ou quasi-intégrales- à des pianistes du calibre de Brendel, Kempff, Elisabeth Leonskaja ou encore Christian Zacharias. Quant à la dernière de ces Sonates, la célébrissime D. 960, la concurrence y est encore plus rude (vous pouvez ajouter Schnabel, Serkin, Perahia, Zimerman, Pollini ou Richter).

Mais introduisons le cd dans le lecteur et laissons parler la musique. Pour la première sonate offerte ici, la méconnue D. 557, on ne saurait faire mieux que de reprendre les propos de Harry Hallbreich qui parle d’une « œuvre modeste, légère, bien équilibrée, salutaire exercice d’autodiscipline dont la contrainte classique n’exclut ni la séduction mélodique, ni la fraîcheur, tout en renonçant pour l’instant à toute expression profonde ou trop subjective. »

Comme elle le fera tout au long de cet enregistrement, Hyewon Chang fait entendre de réelles qualités : une technique très propre, pas d’à-coups dans les traits, une belle maîtrise de la dynamique, des tempos raisonnables, des ornements bien tournés. Mais il faut aussi remarquer - est-ce la prise de son ? l’instrument ? l’interprète ?- des aigus criards et saturés. La simplicité de l’Andante central paraît un peu appliquée, on sent ici la bonne élève. À nouveau la sonorité pose parfois problème. L’instrument est-il enregistré de trop près ou est-ce la pianiste qui pédale trop lourdement ? On remarque également que ce jeu sincère et sage est parfois aussi inhibé et que la musique ne chante pas assez. Dans le finale (à nouveau techniquement très propre), Chang ne commet aucune faute de goût mais il lui manque ce naturel désarmant, l’innocence, le don d’enfance qu’on aimerait retrouver dans cette œuvre de jeunesse.

Dans la nettement plus connue D.664, œuvre très utilisée dans l’enseignement pour ses vertus pédagogiques et musicales, la pianiste coréenne fait entendre ses qualités et ses défauts: une technique aisée, un respect scrupuleux des nuances prescrites, mais un tempérament très sage, à la limite du fade. L’Andante -où elle aurait pu davantage soigner l’articulation- est sincère mais anonyme et ne touche pas. Les choses s’améliorent dans l’Allegro final, où Hyewon Chang s’essaie à la gaieté et met plus de caractère dans son interprétation. Mais il est difficile de se défaire de l’impression que cette insouciance est celle d’une bonne élève, une leçon bien apprise mais sans spontanéité, et cette interprétation ne réussit pas à captiver l’auditeur. Pour ne donner qu’un exemple, le passage en arpèges alternés aux deux mains (mesures 106 à 117) fait l’impression d’une étude efficace, mais vidée de toute tension.

La grande Sonate N° 21, D. 960, est abordée d’une façon assez similaire. Hyewon Chang choisit, à juste titre, un tempo allant pour le Molto moderato initial. Malgré son respect pour la partition, son interprétation a quelque chose de bien élevé certes (on ne trouvera pas chez elle la moindre trace de sentimentalisme racoleur), mais est d’une neutralité émotionnelle qui frôle l’anonymat.

Marqué par une réelle délicatesse, le bel Andante sostenuto qui suit est sincère mais scolaire et souffre de basses cotonneuses.

Dans l’exigeant Scherzo, son aisance technique est indéniable. En revanche, si elle ne tape jamais, son toucher est souvent trop peu défini. Quant au Trio, il passe comme une lettre à la poste, mais sans le moindre mystère.

L’Allegro non troppo qui conclut cette sonate-marathon (Hyewon Chang joue toutes les reprises et elle a bien raison) commence sur une note de joie simple, sans rien de forcé. Mais il n’y a pas chez elle cette houle qu’on aimerait entendre aux mesures 160-163. Le long passage qui suit, marqué par ce qui devrait être de tranchantes octaves en croches pointées à la main droite, paraît ici bien élevé plutôt qu’emporté. De même, c’est à peine si on perçoit que les brusques sol en octaves qui reviennent régulièrement à la main gauche sont en fait des interruptions brutales du discours. L’approche de Hyewon Chang est certes sobre et maîtrisée, mais malheureusement anodine. En effet, on n’a pas du tout l’impression d’être face à une interprète qui aurait tout donné dans cette conclusion qui devrait laisser l’auditeur hébété.

Pour conclure, nous découvrons ici une pianiste dotée d’une technique solide et d’un goût certain, mais dont le jeu propre et poli manque notoirement de souffle dans cet ultime chef-d’œuvre pour piano de Schubert.

Son : 7 – Livret : 9 – Répertoire : - Interprétation : 6

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