Les Contes d’Hoffmann à l’Opéra Comique avec Michael Spyres
Le testament musical d’Offenbach est resté inachevé ce qui autorise à peu près tous les remaniements possibles. Lotte de Beer, d’origine néerlandaise, directrice de la Volksoper de Vienne a effectué l’essentiel de sa brillante carrière en pays germaniques et scandinaves. Son approche des Contes d’Hoffmann n’emprunte pourtant rien à la fantaisie romantique allemande. Maîtresse femme, la metteure en scène prend en main la rééducation morale et sexuelle du malheureux Hoffmann. Elle transforme la Muse-Nicklausse en thérapeute chargée de remettre le héros dans le droit chemin c'est-à-dire de briser son narcissisme masculin. Jouet fantoche, hésitant et crédule la figure d’Hoffmann est par conséquent extirpée bon gré mal gré de ces brumes indécises qui participent de son mystère. Il est poussé tout aussi énergiquement à renoncer à cet onirisme qui incita Freud à se pencher sur son cas. L’incertitude se dissipe alors au profit d’une démonstration implacable et d’une construction très structurée. L’ajout de longs dialogues ordonne clairement le récit, ce qui le rend presque rationnel.
Tout est réglé au cordeau et regorge de trouvailles à l’image du dédoublement du poète qui perd son reflet. Le jeu de la poupée géante Coppelia qui devient minuscule et les changements d’échelle du mobilier injectent une dose d’absurde qui évoquent Lewis Carroll. La boîte-taverne au papier peint d’hôtel de gare qui sert de décor se prête à de multiples métamorphoses comme à des jeux d’acteurs parfaitement réglés ; dispositif qui, par ailleurs, a le mérite de favoriser la projection vocale.
A tout seigneur, tout honneur, Michael Spyres incarne un Hoffmann magnifique et troublant. Chant superbe, généreux et suggestif, diction française impressionnante de clarté, jeu engagé qui le fait bondir et rouler comme un félin... ce serait déjà beaucoup si le baryténor - comme il se désigne lui même - n’allait encore plus loin. En effet, le charme qu’il déploie dans le grand opéra s’expose ici à la pure dérision. Pathétique, vulnérable il ne séduit pas ; il émeut et touche par sa vulnérabilité, son humanité.
Sa principale partenaire, la muse, ne se contente pas de le conseiller, de le « marquer » comme un joueur de rugby, mais prend les rênes du récit et devient une sorte de « déesse ex machina ». Dans ce rôle chanté autant que parlé, Héloïse Mas évolue avec aisance. On regrette parfois que son timbre ambré si riche de nuances soit contraint par le rythme soutenu de ses interventions.
Les héroïnes, Stella, Olympia, Antonia et Giulietta sont interprétées ici par une seule chanteuse, ce qui est toujours périlleux. Amina Edris ne fait pas exception. Les personnages sataniques sont vaillamment défendus par Jean-Sébastien Bou tandis que Raphaël Brémard campe avec beaucoup de verve les rôles bouffes. Nicolas Cavallier met dans ses interventions velours et autorité qu’on lui connaît et l’on regrette de ne pas l’entendre plus. Marie-Ange Todorovitch prête son ample voix à la mère tandis que Mathieu Walendzik (Hermann/ Schlémil) intervient avec vivacité.
Le chœur de l’Ensemble Aedes très engagé s’investit jusque dans la salle et le fringant Orchestre philharmonique de Strasbourg sonne avec vigueur. Pierre Dumoussaud, au diapason du volontarisme de la mise en scène, prend la partition à bras le corps sans en atténuer les coupures abruptes ni suggérer la mélancolique rêverie d’un homme au soir de sa vie.
Paris, Opéra Comique, 25 septembre 2025
Bénédicte Palaux Simonnet
Crédits photographiques : Klara Beck