Les mélodies pour voix et orchestre de Massenet, une précieuse première mondiale

par

Jules Massenet (1842-1912) : Mélodies pour voix et orchestre, volume II. Hélène Guilmette, soprano ; Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, mezzo-soprano ; Julien Henric, ténor ; Thomas Dolié, baryton ; Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen, direction Pierre Dumoussaud. 2025. Notice en français, en anglais et en allemand. Textes des mélodies avec traductions anglaise et allemande. 68’ 11’’. Palazzetto Bru Zane 2008.

On a du mal à le croire, vu l’importance de l’œuvre vocale de Jules Massenet, mais la petite cinquantaine de mélodies, orchestrées entre 1872 et 1912 par l’emblématique compositeur français, a dû patienter jusqu’au début de la troisième décennie de notre siècle pour bénéficier d’une intégrale. Elles ont été écrites la plupart du temps pour faire plaisir aux solistes du chant de l’époque qui souhaitaient agrémenter leurs récitals. En 2022, le Palazzetto Bru Zane a publié un premier album qui rassemblait six solistes du chant, dont la si regrettée Jodie Devos (pour quatre mélodies), avec l’Orchestre de chambre de Paris, dirigé par Hervé Niquet. 

Voici le second volume, une série de vingt-deux numéros, qui comble une lacune et clôture le projet. Cette fois, quatre solistes sont sollicités, sous la baguette de Pierre Dumoussaud à la tête de l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen. Comme pour chaque parution, le label gratifie le mélomane d’une précieuse documentation, signée par Alexandre Dratwicki, directeur artistique du Palazzetto, et par Jonathan Parisi, auteur d’une thèse sur les mises en scène historiques des opéras de Massenet à l’Opéra-Comique, dirigé, à partir de 1898, par Albert Carré (1852-1938). On lira avec le plus vif intérêt les sept pages de ce docteur en musicologie.

Deux cycles sont au programme. Le premier, Chansons des bois d’Amaranthe (1901), comprend cinq numéros et est destiné au quatuor vocal à deux reprises, à un duo et à deux trios. Il s’inspire de poèmes, de qualité moyenne, de l’Allemand Oskar von Redwitz-Schmölz (1823-1891), traduits par Marc Legrand (1865-1908) ; ils évoquent tour à tour le printemps, les oiseaux des bois, les fleurs et un ruisseau, avec un retour final aux beautés d’après l’hiver. L’orchestration en est subtile, dans un contexte tendre, léger, voire transparent. Les chanteurs arrivent à mettre en valeur ce parfum de textes surannés, en fonction de la part qui leur est réservée, par leur entrain vocal et une diction de qualité. 

Un second cycle, Expressions lyriques, dont cinq sur dix ont été orchestrées, a été écrit entre 1909 et 1911. Il fait appel, lui aussi, à des écrivain(e)s méconnu(e)s : Marc Varenne (187-1968), Cécile Roch de Louvencourt (1887-1974) ou Jeanne Dortzal (1878-1943). Les mélodies sont dédiées à une égérie de Massenet, Lucy Arbell (1878-1947), qui créa notamment le rôle de Thérèse en 1907 ; elles parlent de tendres sentiments amoureux, de nuages et du temps qui passe, ou de soirs d’été où l’on s’aime. Nostalgie, état de contemplation, nature complice, effets dramatiques sont en toile de fond de ce cycle où alternent le chant et la déclamation. Jonathan Parisi signale que, par ce choix, il revêt un caractère avant-gardiste qui annonce le Pierrot lunaire de Schönberg de 1912 et qu’on peut concevoir l’ensemble, comme des miniatures lyriques, où l’intime contient le théâtral. La mezzo-soprano Marie-André Bouchard-Lesieur est à l’aise dans ces cinq pages ; elle offre, diction souple, un éventail de contrastes étudiés, qui valorisent aussi bien la sobriété que la délicatesse ou les élans fiévreux.

D’autres inspirations nourrissent des mélodies hors cycles de Massenet : le sujet religieux, avec un Noël païen ou une prière de Sainte-Thérèse, des scènes douloureuses, comme les Larmes maternelles, dédiées au baryton verdien Victor Maurel (1848-1923), ou une déclaration sentimentale dans Chanson pour elle. Ou encore la passion dans Avril est amoureux, ou l’audace populaire, dans Première danse, dont le texte de Jacques Normand (1848-1931) a subi ici de légères modifications en raison d’allusions dérangeantes de nos jours dans la description érotisée d’une petite fille.

Selon les contenus, l’orchestration de Massenet s’enrichit d’instruments spécifiques, comme le piano, le tambour de basque ou la harpe. Cette dernière émet ses sonorités particulières dans la dernière mélodie enregistrée, qui fait appel, pour une fois, à un géant de la littérature, Victor Hugo. Le poème La Nuit, tiré du recueil Les Feuilles d’automne de 1831, qui commence par ces vers : Parfois, lorsque tout dort, je m’assieds plein de joie/Sous le dôme étoilé qui sur nos fronts flamboie, est ainsi exalté par le baryton. 

Les quatre voix se partagent les douze mélodies hors cycles avec un égal brio et en font ressortir toutes les expressions lyriques. À la tête de l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen, Pierre Dumoussaud, auquel ont déjà été confiés, par le Palazzetto, Les P’tites Michu de Messager (2018) et Le Voyage dans la lune d’Offenbach (2022), est attentif à donner aux solistes du chant un terrain propice à leur prestation. Deux pages instrumentales viennent souligner la qualité des pupitres normands ; un entracte de Don César de Bazan, et une adaptation du n° 12 du Schwanengesang de Schubert, La Mer, l’orchestre accompagnant le cor dans un climat suggestif. 

Ce second volume des mélodies pour voix et orchestre de Massenet constitue, avec celui qui l’a précédé, un éclairage complémentaire sur l’art lyrique du compositeur. Aucun amateur de l’auteur de Manon ne se voudra se priver de cette indispensable intégrale.

Son : 8,5   Notice : 10    Répertoire : 9    Interprétation : 10

Jean Lacroix 

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.