Les sublimes Romantiques : Les sonates pour violoncelle et piano de Strauss et Chopin à cœur ouvert

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Richard Strauss (1864-1949) : Sonate pour violoncelle et piano en fa majeur, Opus 6 ; Frédéric Chopin (1810-1849) : Sonate pour violoncelle et piano en sol mineur, Opus 65 ; Franz Liszt (1811-1886) : 3ème Consolation en mi Majeur (transcription pour violoncelle et piano par Steven Isserlis). David Louwerse, violoncelle ; François Daudet, piano). 2023. Livret en français : 62’29. Indesens Calliope IC035.

David Louwerse et François Daudet continuent à explorer chez Indesens Calliope le riche répertoire pour violoncelle et piano. Si leur premier enregistrement était consacré à la musique russe, le second au répertoire anglais et estonien au vingtième siècle, leur troisième disque plonge radicalement dans le romantisme dans ce qu’il a de plus expressif. 

Il est rare de trouver les noms de Richard Strauss et de Frédéric Chopin réunis sur un répertoire commun tant leurs musiques sont éloignées. Richard Strauss évolue principalement dans l’univers du poème symphonique et de l’opéra, deux domaines totalement étrangers au Chopin compositeur qui se concentre presque exclusivement sur la musique pour piano seul. Ils se rejoignent cependant exceptionnellement au niveau de la musique de chambre dont ils feront tous deux un usage parcimonieux dans leur jeunesse.

A l’exception de la Sonate pour violoncelle et piano qui est extrêmement tardive dans sa production, Chopin compose toutes ses pièces de musique de chambre dans sa prime jeunesse. Celles-ci se limitent aux variations pour flûte et piano sur un thème de Rossini, au Trio pour piano, violon et violoncelle Opus 8 et à deux pièces pour violoncelle et piano : l’introduction et Polonaise opus 3 et le Grand Duo Concertant composé sur un thème de l’opéra Robert le Diable de Meyerbeer. La sonate pour violoncelle et piano opus 65 sera écrite une quinzaine d’années après ces quatre pièces de jeunesse.

Hormis quelques œuvres vocales pour chant et piano, c’est dans cette formation pour violoncelle et piano que Richard Strauss et Frédéric Chopin trouvent enfin un point commun instrumental. Ces deux œuvres, si elles s’inscrivent dans un pur mouvement romantique sont pourtant fort différentes, voire même opposées dans l’esprit, dans leur expression et dans leur conception. Strauss expérimente en regardant vers le futur, alors que Chopin, sans véritablement laisser un testament musical, se retourne sur son passé, tout en posant les jalons d’un avenir qu’il ne connaîtra pas.

Autant la sonate de Richard Strauss est l’œuvre d’un jeune musicien bouillonnant âgé seulement de dix-neuf ans cherchant sa voie en se référant aux grands modèles allemands que représentaient alors Beethoven, Brahms, Schumann et Mendelssohn, autant celle de Chopin est une œuvre de la maturité (composée seulement trois ans avant sa mort et la dernière œuvre à être publiée de son vivant) où le compositeur n’est plus perméable aux influences stylistiques extérieures. Il s’agit d’une pièce intime et introspective baignant dans une atmosphère bouillonnante de confidence tourmentée.

Pendant sa période d’apprentissage, Richard Strauss composera de nombreuses pièces de musique de chambre, pour des formations très diverses, sans jamais y revenir ultérieurement. Dans nombre de ces pièces de jeunesse à la fois charmantes et agréables on ressent encore une fragilité et un certain manque de personnalité dans le style. Cependant, on sent que le futur compositeur de Ainsi parlait Zarathoustra cherche un langage personnel au travers de ses expériences musicales. Strauss imite ses grands ainés, depuis le raffinement stylistique de Mozart ou Haydn dans ses quatuors, le lyrisme de Schubert ou Mendelssohn dans ses trios et quatuors, jusqu’à la puissance et l’architecture très développée de Beethoven ou Brahms dans d’autres pièces comme le quatuor avec piano Opus 13. 

Aucune œuvre de musique de chambre de Richard Strauss n’est parvenue à atteindre la notoriété de ses œuvres symphoniques ou de ses opéras. Néanmoins certaines d’entre elles méritent une attention toute particulière comme la sonate pour violon et piano, son quatuor avec piano et bien sûr la sonate pour violoncelle et piano figurant sur ce disque.

Strauss débute la composition de la sonate opus 6 à l’âge de dix-neuf ans et ne la terminera que trois ans plus tard. Si le style n’est pas encore affirmé, cette œuvre présente des qualités majeures notamment dans son éloquence et sa richesse thématique. L’exploitation quasi symphonique des deux instruments augure déjà de l’art consommé avec lequel il composera ses poèmes symphoniques. Sont déjà présentes dans cette sonate certaines tournures mélodiques brèves, typiques de son langage, telles qu’on les retrouvera tout au long de son œuvre, que ce soit dans la Burlesque, Till l’espiègle ou encore à la fin du Chevalier à la Rose.

Obéissant aux règles de la forme sonate, cette œuvre en trois mouvements montre d’emblée son originalité en faisant débuter le premier mouvement (Allegro con brio) par une puissante et très brillante introduction. Le premier thème, écrit dans un style héroïque s’oppose à un second d’un lyrisme profond et tempéré. Le son chaleureux et expressif du violoncelle de David Louwerse fait ici merveille pour exprimer cette dualité. Tout au long de la sonate, Strauss fait usage d’une écriture contrapuntique fort savante. Celle-ci prend sa mesure dans le développement (malgré quelques petites chutes de tension), le mouvement s’achevant par une brève coda. On retrouve encore passagèrement cette écriture fuguée au cours du deuxième mouvement (Andante ma non troppo). Dans toute sa simplicité, et à la manière d’un choral, cette pièce s’inspire davantage de la Romance issue du Romantisme allemand dont Schumann et Mendelssohn étaient passés Maîtres. Ici l’expressivité prend le dessus, favorisant un dialogue chaleureux et sensible entre les deux instruments. Le mouvement final (Allegro vivo) fait écho par son déferlement de virtuosité et sa vigueur au premier mouvement. Ici violoncelle et piano dialoguent avec une vivacité peu commune, se répondant avec une apparente désinvolture dans un bonheur partagé. Si cette insouciance juvénile trahit l’âge du compositeur, la teneur harmonique, sa forme canonique et sa gestion subtile du discours haletant (avec des silences sollicitant des réponses virtuoses de ma part des instrumentistes) préfigure déjà l’œuvre d’un très grand compositeur !

Si la Sonate de Richard Strauss est opposée à celle de Chopin sur bien des points, ces deux œuvres n’en demeurent pas moins deux sommets incontournables du répertoire pour violoncelle et piano.   

La sonate pour violoncelle et piano de Chopin est une œuvre tardive dont la gestation a été difficile. Chopin avouait : « Je suis tantôt satisfait, tantôt mécontent de ma sonate de violoncelle, je la flanque en l’air, puis la reprend… ». Elle a été composée pendant une période très pénible pour le compositeur qui rencontre des problèmes de tous ordres. Sa relation avec George Sand se dégrade progressivement ;  sa sonate ébauchée à Nohant dès 1845, ne sera terminée que l’année suivante, au moment de sa rupture définitive avec George Sand. A la même époque ses problèmes pulmonaires progressent inexorablement. Le violoncelliste Auguste-Joseph Franchomme est le dédicataire de la sonate mais aussi un ami de longue date de Chopin. Ils en feront ensemble la création publique le 16 février 1848 où seulement les trois derniers mouvements seront joués. Le premier mouvement faisant une durée quasiment égale aux trois autres réunis ayant été exclu soit parce que Chopin estimait qu’il n’était pas assez public (à cause de sa forme trop libre ou de sa longueur), soit il n’était pas physiquement en mesure de le jouer (trop épuisant) au moment du concert. La répétition fut extrêmement difficile à cause de l’état de santé de Chopin. Le pianiste Sir Charles Hallé, ami de Chopin en a été le témoin et décrit ainsi la scène : « A notre arrivée (avec Franchomme), nous trouvâmes Chopin à peine capable de bouger, plié comme un canif à moitié ouvert et manifestement en proie à de vives douleurs. Nous le suppliâmes de remettre l’exécution à plus tard, mais il ne voulut rien savoir…. Il s’assit au piano et, à mesure qu’il s’enthousiasmait pour son œuvre, son corps reprit peu à peu sa position normale, l’esprit ayant maîtrisé la chair ».

Dans cette œuvre automnale Chopin revient de façon magistrale au dialogue entre le violoncelle et le piano et honore par la même occasion son ami Franchomme qu’il avait rencontré à un dîner chez Liszt en 1832. Cette fois, Franchomme ne participe pas à la composition de l’œuvre (comme il l’avait fait naguère avec le Grand Duo concertant). Cette sonate montre l’évolution du langage de Chopin sur la fin de sa vie. Ici, il utilise ici une écriture contrapuntique venant du passé en l’associant à des harmonies moins affirmées qui préfigurent déjà les œuvres de ses successeurs, au langage plus impressionniste. 

L’Allegro moderato initial aux proportions démesurées exploite de multiples idées musicales d’une grande richesse mélodique tout en créant une atmosphère où la mélancolie prédomine. On trouve dans l’exposition quatre thèmes distincts. Cependant le mouvement n’adopte que partiellement la forme sonate puisqu’après le développement (utilisant seulement les deux premiers thèmes sans jamais y revenir), la réexposition elle, ne traite que des deux derniers thèmes de l’exposition. Chopin préfère ainsi permettre au dialogue entre les instruments de s’épanouir sans être assujetti au strict respect de la forme classique. Le langage très ornementé (malgré quelques traits virtuoses purement pianistiques), établit un véritable dialogue parfaitement équilibré entre les instruments, le tout baignant dans une certaine instabilité mélodique et harmonique. Dans une coda fougueuse, le mouvement s’achève de façon abrupte par deux accords puissants.  

Le Scherzo en revient à des proportions plus habituelles chez Chopin sans pour autant céder à l’originalité du ton, grâce à son allure de mouvement perpétuel. Par son rythme déterminé, le premier thème se voit tempéré par le Trio central d’une nature beaucoup plus lyrique et tendre permettant ainsi au violoncelle de déployer toute son expressivité. 

Tout comme dans sa troisième sonate pour piano Opus 58 composée deux ans plus tôt, Chopin insère un mouvement lent (largo) à l’atmosphère de Nocturne en guise de troisième mouvement. C’est bien évidemment l’occasion pour Chopin de créer un dialogue quasiment amoureux entre les deux instruments qui se renvoient le thème et qui finissent par fusionner dans les dernières mesures du mouvement.

Quel contraste entre la tendresse affichée du Largo et la détermination de l’Allegro final. Sa carrure rythmique affirmée à la manière d’une tarentelle impose l’urgence d’un discours passionné. Construit à la manière d’un rondo, Chopin termine sa sonate dans une apothéose musicale où le lyrisme largement déployé, le dispute à l’énergie la plus vitale.

Pour achever ce CD tout en douceur, les interprètes nous proposent la magnifique et délicate transcription du violoncelliste Steven Isserlis de la troisième Consolation de Franz Liszt en mi majeur (l’original lisztien étant en ré bémol majeur). Outre celui de la transcription dont Liszt était passé Maître, voici un autre aspect du Romantisme brièvement évoqué ici par cette pièce : l’apport des autres arts à la Musique et en l’occurrence par les sources littéraires, puisque les six Consolations pour piano de Liszt ont été inspirées par un texte poétique que l’écrivain Charles-Augustin Sainte-Beuve avait adressé en 1829 à Victor Hugo.

Cette pièce rêveuse et tendre correspond effectivement mieux à l’esprit de cet enregistrement que les œuvres originales pour violoncelle et piano de Liszt, pièces tardives plus ascétiques et surtout marquées par la déploration et la mort (en l’occurrence celle de Wagner avec la lugubre gondole). 

David Louwerse et François Daudet donnent une version particulièrement engagée et passionnée des sonates de Strauss et de Chopin, œuvres particulièrement complexes tant sur le plan instrumental que sur le plan musical. La beauté du chant du violoncelle déployé par David Louwerse et le jeu subtil et attentif de François Daudet (en parfait connaisseur du répertoire de musique de chambre), donnent des versions particulièrement attachantes de ces œuvres exceptionnelles.

Son : 9 Livret : 8 Répertoire : 8,5 Interprétation : 9

Jean-Noël Régnier  

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