Liturgies médiévales du couvent royal de Sijena, auréolées dans la magie du lieu

par

Processional de Sixena. Capella de Ministrers. Èlia Casanova, Beatriz Lafont, Laia Blasco, Maria Morellà, chant. Carles Magraner, vielle. Robert Cases, harpe. Livret en espagnol, anglais ; paroles des chants en langue originale et traduction bilingue. Avril 2023. TT 75’05. CdM 2356

Fondé en 1188, confié aux moniales de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, le couvent royal de Sijena accueillait les jeunes femmes de la noblesse aragonaise. Malgré les déprédations des milices anarchiques pendant la Guerre civile de 1936, les archives survivent, notamment le Ceremonial de 1588, conservées à Huesca. Le présent album illustre le répertoire qui y résonnait, dont les contributions les plus anciennes remontent aux origines du XIIe siècle. Le livret retrace ce que l’on sait du fonds musical de ce haut lieu de la vie monastique espagnole, et de sa pratique par les sorores et iuniores.

Parmi les traces disponibles, le parcours du CD s’organise autour de trois temps liturgiques : fête de Saint-Jean-Baptiste (In festo sancti Ioannis Baptistae), Mandatum du Jeudi de la Passion (Feria V in Cena Domini –Ad lotionem pedum), et Pâques. Le programme pascal s’articule lui-même en deux volets (Ad aspersionem aquae benedictae et Visitatio sepulchri) conclu par un Alléluia. Les recueils de processionnal incluaient des chants escortant la sortie de la congrégation, quand celle-ci quittait le réfectoire après le souper. Autre rite documenté dans le Libro Consueta : la cérémonie d’ablution, que pratiquaient les religieuses elles-mêmes en lavant les pieds de douze miséreux. Au-delà des habituelles louanges, la fête pour le dimanche de la Résurrection était l’occasion d’un véritable protocole, dramatisé comme des scènes de théâtre mystique. 

Le disque en recrée la magie. Antiennes, hymnes, répons : le grégorien alterne avec des interludes instrumentaux, tirés des codex de Madrid et Las Huelgas, et s’accompagne parfois d’un discret soutien de vielle ou harpe, ponctué par des cloches qui contribuent à installer une atmosphère fervente voire émerveillée. Enregistrée sur le site même, les sessions bénéficient du genius loci, et s’auréolent par la douce réverbération de l’église du monastère royal de Santa Maria. En solistes ou en ensemble, les quatre voix charment par leur timbre caractérisé, la saveur des harmonisations, le subtil filigrane des organa. Prenante d’un bout à l’autre, cette heure et quart impose son prégnant mystère, tour à tour contemplatif ou orant, que vient adroitement mobiliser et relancer l’ardeur des conducti. Difficile d’isoler un moment de grâce, tant l’enchantement à nul instant ne tarit, –mais on peut particulièrement saluer le Inter natos mulierum & Hic venit.

Christophe Steyne

Son : 9,5 – Livret : 8,5 – Répertoire & Interprétation : 10

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