Marie Lambert-Le Bihan, à propos du Dialogue des Carmélites de Poulenc
Marie Lambert-Le Bihan assure la mise en scène de la nouvelle et très attendue production du Dialogue des Carmélites de Poulenc à l’Opéra de Liège. Marie Lambert-Le Bihan mène une carrière éclectique qui lui permet d’envisager l’activité scénique sous tous ses aspects : dramaturge, metteuse en scène, traductrice, éclairagiste sur les grandes scènes du monde. Alors qu’elle est en pleine répétitions, Marie Lambert-Le Bihan répond à nos questions
Qu’est-ce qui vous a motivé à accepter de mettre en scène le Dialogue des Carmélites ?
J’aime cet opéra en tant qu’objet théâtral. Musicalement, c’est très prenant et je ne suis pas sûre que ça soit un opéra pour l’écoute chez soi, en marchant ou en voiture ! C’est une machine dramatique inéluctable qui tend vers cette fin prodigieuse, l’atmosphère est contractée, cinématographique. De plus, le livret est dense avec un rapport aux affects qui me touche : c’est une langue élaborée mais lumineuse. Que pourrait-on espérer de mieux pour créer une mise en scène !
Est-ce que cette histoire qui peint une société tellement différente de la nôtre peut encore avoir une actualité et un sens pour le public ?
C’est l’histoire d’une émancipation -collective et individuelle- et de la prise d’un pouvoir non sur les autres mais sur soi-même. Il y a tant que questions posées et certaines restent sans réponse, ce qui a un impact émotionnel très fort et peut laisser un goût étrange. Le contexte est celui d’une société en souffrance, en plein bouleversement, mais l’enjeu dramatique est celui de destins individuels au sein d’une communauté qui implose puisque, face au danger, des opinions divergentes entrent en collision. Est-ce qu’on doit baisser la tête ? avancer en solitaire ? vivre dans l’orgueil ? se sacrifier pour ses semblables ? Que faire face à la souffrance physique et morale ? qui nous autorise à juger ? comment vivre avec ses contradictions ? Le thème central c’est : comment vivre avec les autres ? se supporter soi-même quand les autres nous mettent à l’épreuve ? comment rendre compte de nos propos, de nos actes ? Comment s’accepter en tant qu’individu vivant en société ?
Est-ce que la scène finale est un défi particulier pour la mise en scène ?
Il faut adhérer à la musique qui s’impose, souveraine. Deux choses me paraissent importantes pour les coups de guillotine : ils surprennent car ils arrivent à des intervalles irréguliers et la décapitation est une mort brutale. J’ai voulu créer un effet de choc, on verra si ça marche ! Mon expérience de spectatrice de Dialogues des Carmélites c’est que les dernières mesures devraient apporter un apaisement -même relatif- sinon je sors lestée par l’angoisse !
Ce n’est pas votre première production avec la cheffe d’orchestre Speranza Scappucci. Comment se passe cette collaboration ?
Speranza Scappucci et moi avons travaillé sur la Traviata à Barcelone et sur Le Villi à Toulouse : j’apprécie son énergie, son enthousiasme, sa vitalité et surtout la qualité du travail sur le texte et les intentions. En cela, elle fait honneur à une grande tradition qui demande que la dramaturgie verbale soit un pilier du spectacle. Ça tombe bien car moi aussi je tiens beaucoup au respect du texte, des mots : il faut chercher l’anatomie du jeu pour relier pensée, sentiment et regard pour livrer enfin le texte chanté que cet enchaînement fait éclore. Le défi réside dans la densité de l’écriture avec une articulation parfois trépidante, pour les chanteurs c’est extrêmement difficile.
Autre question, plus technique pour nos lecteurs, depuis combien de temps travaillez vous sur cette mise en scène ? Comment préparez-vous une mise en scène ?
Je connais l’ouvrage, j’ai vu quatre productions différentes ces dernières années. En octobre 2021, j’ai présenté les grandes lignes du projet à la direction de l’Opéra de Liège. Dès novembre 2021, la scénographe/costumière Cécile Trémolières et moi avons échangé des textes, des images et des impressions. Plusieurs séances de travail ont eu lieu à Lille, où elle a son atelier. Nous avons fait des repérages dans des couvents et lieux clos. La maquette et les croquis ont été présentés à la direction de l’Opéra et aux équipes en juin 2022 : c’est l’étape qui fait basculer le projet dans un réseau d’échanges continus avec les ateliers, la production et, dans une certain mesure, les artistes car je tenais beaucoup à parler avec chacun des interprètes avant les répétitions. Depuis février 2023, bien consciente que le planning de répétition était très serré, j’ai pris des notes sur chaque scène, mouvement, séquence. Tout ce travail est évidemment mis à l’épreuve de la répétition : idéalement, on propose des idées, et on prend le temps d’essayer. Si ce n’est pas possible par manque de temps, on accélère le processus tout en comptant sur le métabolisme naturel du spectacle !
Quels sont vos prochains projets ?
Je collabore avec le cinéaste Bertrand Bonello sur Transfiguré, 12 vies de Schönberg qui sera créé avec l’Orchestre de Paris et Ariane Matiakh à la Philharmonie de Paris. Ou comment faire connaître l’œuvre de Schönberg par les phases créatives qui sont indissociables des étapes de sa vie personnelle ? Puis je mets en scène Médée de Charpentier au Teatro Real avec William Christie et je prépare une première mondiale pour Toulouse.
A voir :
François Poulenc : Le Dialogue des Carmélites. A l'Opéra de Liège du 21 au 29 juin.
Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot
Crédits photographiques : Mathias Bord