Morton Feldman : invariable de loin, divergent de près

par

Piano, Violin, Viola, Cello. Morton Feldman (1926-1987). Nieuw Amsterdams Peil. 69’03". 2024. Livret : anglais. trptk. TTK 0127.

Énigmatique, paisiblement grinçante, la musique de Morton Feldman suborne plus qu’elle ne séduit – comme si la liberté de l’apprécier ou de la méconnaître, ou encore quelque chose entre les deux, nous était soudainement ôtée –, s’immisce dans chaque interstice plus qu’elle ne sature, laisse coi et sans voix, jouant sur l’étendue, le mûrissement ralenti, se déployant comme l’eau salée à la marée – invisible à l’œil nu, inaudible à l’oreille dépouillée, étirant un temps qui se dérobe, abandonne peu à peu de sa substance, se délite à la mesure de la durée incessante de la pièce.

Piano, Violin, Viola, Cello., un titre difficilement plus prosaïque, est seul sur ce disque, aux mains du Nieuw Amsterdams Peil, un ensemble de chambre hollandais (qui affectionne le théâtre musical), fondé en 2005 par la violoniste Heleen Hulst et le pianiste Gerard Bouwhuis, et enregistré en concert au soundsofmusic festival de Groningen : c’est la dernière pièce du compositeur américain, ami de jeunesse et voisin de John Cage (celui-ci l’incite à s’émanciper des systèmes d’écriture contraignants, comme l'harmonie ou le sérialisme), sur la partition de laquelle il appose le point final le 28 mai 1987, quelques jours avant le diagnostic d’un cancer du pancréas si virulent qu’il lui laisse à peine trois mois. Seul, car ce quartet pour piano qui n’en porte pas le nom s’étend sur plus d’une heure, dans la lignée des œuvres de la dernière période de sa vie et aux côtés des Violin and String Quartet de 1985, For Philip Guston de 1984 et String Quartet II de 1983, qui requièrent respectivement 2, 4 et 5 heures – d’interprétation pour les musiciens, de plongée en apnée instinctive pour les auditeurs, bercés de superpositions sonores à peine perceptibles : « Je pense que la pièce meurt d’elle-même. Elle meurt de vieillesse. », disait Feldman pour marquer la note de fin. Travailleur du son (les règles, la technique, viennent après – ou pas), tenant d’une approche centrée sur la matière sonore (par laquelle les Etats-Unis se distinguent du formalisme européen), en phase avec l’expressionnisme abstrait américain (les peintres Jackson Pollock, Willem De Kooning et son meilleur ami Philip Guston fréquentent eux aussi le Cedar Bar de New York, dont Morton Feldman est un pilier), le compositeur privilégie une double vision, pour une musique de loin invariable, de près subtilement divergente. Sans abandon, l’ennui pointe, en laissant aller, on irradie comme un radiateur rayonnant.

Son : 7 – Livret : 7 – Répertoire : 9 – Interprétation : 8

Chronique réalisée sur base de l'édition Hybrid SACD.

Bernard Vincken

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