Ode à Philippe Boesmans au Klarafestival

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Avec l’humour qui sied à l’atmosphère détendue qui ordonne pourtant les chaises inhabituellement installées dans le Grand Foyer de la Monnaie, plus destiné à picorer et glouglouter qu’à écouter avec ses oreilles, les deux interprètes expliquent ce à quoi le public, volontaire, s’expose ici ce midi, mélangeant langues maternelles et langues parlées – l’accent de l’un, celui de l’autre – comme des Dupondt aux terminaisons à l’identité relâchée – un répit dans un siècle obsédé par la différence magnificatrice d’individualité : Kris Defoort et Stephane Ginsburgh évoquent Philippe Boesmans, colonne vertébrale fantomatique d’un programme nourri des partitions et improvisations du pianiste flamand qui, après un parcours jazz et américain, s’est fait un nom, classique et belge. Niché dans le cadre du Klarafestival, le programme fait d’une succession en alternance (un piano, puis l’autre –une exception à deux voix) de pièces, brèves à lorgner la miniature, à l’ordre pas du tout à fait déterminé – au fond c’est ça aussi l’impro.

L’attaque est de Ginsburgh, avec un Cadenza fort, acéré, qui casse, fend la pierre comme un carrier fracture la roche : de Boesmans, qu’on connaît aujourd’hui pour ses opéras, qu’on remarque hier pour l’évolution de l’écriture, née dans l’avant-garde sérielle, apprivoisant la consonnance, absorbant la tradition (il y a l’histoire qui empèse et celle dont on mange les nutriments), le pianiste (qui enseigne à la Haute école de musique de Genève) rapporte le goût pour la cervelle de veau, le waterzooi ou la blanquette (qui restera finalement un projet en suspension) ; à Cadenza pour piano solo, dérivée, en 1978, du Concerto pour piano et orchestre, dont elle reprend les différentes cadences – comme un microcosme dense et virtuose de l’œuvre concertante –, le pianiste apporte un toucher direct, violent et émouvant (c’est avec cette pièce qu’il confirme son diplôme du Conservatoire de Liège), orientant une révolte qui se contient, déborde ou se lâche, se ressaisit et choisit la vie à la culbute mortifère – à propos de l’illusion d’improvisation d’une partition notée avec autorité, sa première interprète parle joliment d’effet trompe-l’oreille.

Tunes, cycle de courtes pièces pour piano (et parfois ensemble) écrit entre 1994 et 2004, aussi aux mains de Stephane Ginsburgh, laisse voir le côté espiègle du compositeur : un style ludique, modulable, élastique (de brefs éclats comme des lames de lumière), à l’aise dans l’illusion (les faux-semblants, le détournement des attentes) comme une anguille dans le toboggan à Plopsaqua – plusieurs airs découlent des Love and Dance Tunes de 1993. Les Tunes s’entrelacent avec les pièces de Kris Defoort, issues d’un vaste cycle, personnel et profond, d’œuvres pour piano seul, lettres musicales dédiées à une personne – ici, le propre père Defoort, le peintre Rotkho et, avec Dedicatio XVIII : Silence précieux, qui clôt le concert, Philippe Boesmans, référence artistique de l’interprète qui le côtoie pendant quatre décennies (et des dizaines de rendez-vous gastronomiques autour de discussions à la « légèreté sérieuse ») ; pour mémoire, Dedicatio VI – Treasure of Emotions, naît d’une commande du Concours Reine Elisabeth 2017. On y retrouve Defoort le bâtisseur de pont, reliant jazz, improvisation et écriture classique, qui privilégie des rythmes souples, sort de l’instrument des résonnances métalliques (il est alors préparé), se promène d’une humeur à l’autre (méditative, mélancolique, tendue, chaleureuse…), déploie un jeu véloce, surfant sur les rouleaux, parfois soucieux – à l’haleine épaisse de vieux loup de mer vissé sur son tabouret de bar.

Bruxelles, La Monnaie, Grand Foyer, jeudi 26 mars 2026

Bernard Vincken

Crédits photographiques : Frank Emmers

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