A Genève un Prophète de Meyerbeer sous forme de concert
Depuis deux ou trois ans, l’Orchestre de Chambre de Genève présente un opéra en version de concert. Ce fut le cas en janvier 2023 pour un Roméo et Juliette de Gounod avec Benjamin Bernheim, en janvier 2025 pour un Werther avec Pene Pati. En cette fin mars 2026, le jeune chef vaudois Marc Leroy-Calatayud qui avait dirigé ces deux ouvrages porte son dévolu sur un grand opéra monumental, Le Prophète de Giacomo Meyerbeer, créé le 16 avril 1849 à l’Opéra de Paris (Salle Le Peletier) avec le ténor Gustave-Hippolyte Roger et la mezzo-contralto Pauline Viardot. En cinq actes extrêmement longs, l’œuvre est rarement montée sur scène, la dernière reprise notoire ayant eu lieu au Capitole de Toulouse en juin 2017. Il en existe une version raccourcie utilisée ici qui, néanmoins, dure plus de trois heures et qui nécessite sept solistes de premier plan, une large formation chorale incorporant un chœur d’enfants et un imposant orchestre incluant les percussions, deux harpes et un orgue. C’est pourquoi l’on a sollicité l’Ensemble Vocal de Lausanne renforcé par une quinzaine de chanteurs de la Haute Ecole de Musique (HEMU) de Genève ainsi que la Maîtrise du Conservatoire Populaire de Genève, alors que l’Orchestre de Chambre de Genève s’adjoint le concours d’une trentaine d’étudiants de la HEMU.
Sous la direction de Marc Leroy-Calatayud qui galvanise les forces en présence avec un indomptable enthousiasme, en bénéficient d’emblée l’Ouverture au caractère bucolique avec les bois se répondant en cultivant les effets d’écho et le Chœur des paysans « La brise est muette » qui montre une remarquable fusion des registres. L’effet en sera saisissant au troisième acte dans le Chœur de rébellion « Du sang ! du sang ! » avec ses accents sur les temps faibles ou dans l’hommage au prophète au dernier tableau. La scène du couronnement avec la célèbre Marche au second tableau de l’Acte IV éblouit par ses cuivres étincelants qui s’effaceront devant la venue du chœur d’enfants annonçant l’entrée du Roi Prophète qu’acclamera l’assistance en délire. Jusqu’à la catharsis finale avec l’incendie du palais de Münster, tant les chœurs que l’orchestre font montre d’une précision et d’une qualité qui ne sont jamais prises en défaut.
Au niveau des solistes intervient d’abord Berthe, la fiancée du ‘prophète’ Jean de Leyde, incarnée par la soprano canadienne Emma Fekete qui, dans son air « Mon cœur s’élance et palpite », livre une émission serrée qu’assouplira le phrasé afin de répandre la coloratura. Mais elle trouvera meilleure assise dans l’évocation de ses malheurs face à Fidès, mère de Jean, rôle écrasant par sa tessiture large dont s’empare Marina Viotti. Sa voix de mezzo a d’abord un coloris rocailleux qui tente de privilégier l’aigu au détriment d’un grave trop sourd. Il lui faudra parvenir à la supplique « Ah ! mon fils, sois béni ! » de l’Acte II pour que les envolées lyriques nourrissent son éloquence en brunissant le timbre. Le trio des Anabaptistes comprenant le Jonas de Samy Camps, le Mathisen de Marc Scoffoni et le Zacharie de Christian Zaremba est d’une louable cohésion dès sa première invocation « Ad nos, ad salutem undam », alors qu’il est pris à partie par le Comte d’Oberthal de Jean-Sébastien Bou, mêlant le cynisme é l’arrogance méprisante. Il faut en arriver à l’Acte II pour qu’apparaisse le protagoniste, Jean de Leyde, campé par John Osborn. L’ayant incarné à Toulouse en juin 2017, il fait valoir une diction exemplaire et un phrasé soigné dans l’évocation du songe « Qu’ici votre science éclaire par pitié », se laissant ensuite gagner par l’émotion dans le trio avec Berthe et Oberthal « Ah ! cruels, prenez ma vie ». A l’Acte III, il s’emploie à affermir un aigu lourdement sollicité pour donner libre cours à son exaltation dans l’ensemble « Roi du ciel et des anges ».
Dans la seconde partie comportant les actes IV et V, la Berthe d’Emma Fekete libère l’aigu dans la scène avec Fidès « Pour garder à ton fils », filant même les extrémités de tessiture dans « Que faire encore sur cette terre », suscitant une émotion à fleur de peau dans son soliloque avec violoncelle solo. Quant à la Fidès de Marina Viotti, sa composition devient crédible dès la scène du couronnement où son « Qui suis-je ? » exprime son dégoût devant l’ingratitude d’un fils qui feint de ne pas la reconnaître, avant de comprendre la situation en faisant amende honorable devant le peuple. Elle s’investit ensuite totalement dans le monologue « Ô prêtres de Baal » et la stretta « Comme un éclair précipité » où elle se joue de l’aigu comme du grave dans les passaggi les plus invraisemblables. Et le paroxysme du tragique est atteint dans la scène finale où elle rejoint son fils pour partager son exaltation devant le feu qui mettra fin à leurs jours.
Au terme de cet ouvrage démesuré, le public qui s’est massé dans le Bâtiment des Forces Motrices manifeste bruyamment son enthousiasme face à l’ensemble des solistes, à l’Ensemble Vocal de Lausanne ainsi qu’à la Maîtrise du Conservatoire Populaire de Genève et à l’Orchestre de Chambre de Genève, tout en ovationnant l’artisan de cette reprise d’un soir, le chef Marc Leroy-Calatayud.
Par Paul-André Demierre
Genève, Bâtiment des Forces Motrices (BFM), 25 mars 2026
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