Orgue, consort instrumental et voix : un riche portrait de Tarquinio Merula

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Concerti Spritituali. Tarquinio Merula (1595-1665) : sonates, chansons, motets, pièces d’orgue. InALTO, Lambert Colson. Alice Foccroulle, soprano. Lambert Colson, cornet. Guy Hanssen, Bart Vroomen, trombone. Marie Rouquié, violon. Christoph Sommer, théorbe. Bernard Foccroulle, orgue continuo et de la Basilica di Santa Barbara de Mantoue. Septembre, novembre 2024. Livret en anglais, français. 77’12’’. Ricercar RIC474

Ils ne sont pas pléthore, les albums entièrement ou significativement consacrés à Tarquinio Merula, pourtant une importante figure des oltremontani à l’orée du XVIe siècle. Les Alpes, il les avait traversées pour une parenthèse à la Cour de Varsovie, mais l’essentiel de sa carrière se déroula en Italie du Nord, à Bergame, Padoue, et principalement à Crémone de 1633 jusqu’à sa mort. Il nous lègue de la musique instrumentale et vocale, dans le spectre tant sacré que profane, ce qu’illustre ce copieux CD qui peut se revendiquer comme un probant aperçu de cette éclectique production.

Ballo detto Pollicio, La Treccha, La Cavagliera : on retrouvera ici quelques brillantes pages qui apparaissaient déjà dans un album toujours de référence (Valois, septembre 1988), d’ailleurs de mémoire le tout premier CD de l’Ensemble Fitzwilliam, sans cornet ni trombone mais avec les véloces flûtes de Pierre Hamon et Jean-Pierre Nicolas, les claviers de Michèle Devérité, le violoncelle de Bruno Cocset. Dans une autre configuration, plus chaleureuse, mordorée, on se grisera avec InALTO d’une épatante équipe de souffleurs, autour de l’agile cornet de Lambert Colson : l’entêtante La Lusignuola qu’affole une accroche obstinée, La Cavagliera serrée de près par la virtuose coulisse de Bart Vroomen et les guirlandes ornementales de Marie Rouquié. Mais encore les émouvants tuilages de l’éponyme La Merula, évoluant vers une radieuse loquacité.

Le récital accueille quatre pièces vocales, dans les genres du motet (Gaudeamus omnes, Favus distillans) et de la canzonetta spirituale (Chi vuol ch’io m’innamori, Hor ch’è tempo di dormire). L’hypnotique et sombre berceuse reste sans doute l’œuvre la plus connue du compositeur. On pourrait comparer l’interprétation de ces deux chansons spirituelles à celle de Montserrat Figueras (Aria e Capricci a voce sola, Astrée, juillet 1992) et convenir que la soprano catalane y enluminait des ors et pourpres bien différents du timbre sobre et argenté d’Alice Foccroulle, qui décante l’amertume de la Madone et place de façon presque irréelle le berceau sous l’ombre du Calvaire. Deux manières d’émouvoir.

Un large tiers du disque se consacre aux pièces d’orgue, intercalées tout au long du programme. On pourrait craindre que les variations de perspective contrecarrent la cohérence sonore, au point que l’on veuille dissocier ces deux aspects en réorganisant l’ordre de l’écoute, –étant dit que les captations de Rainer Arndt et Jérôme Lejeune s’honorent comme à l’habitude. Discrètement réverbérée, profonde mais précise, l’acoustique de l’église du palais ducal de Mantoue préserve un instrument hérité de la Renaissance, idéal pour le style archaïsant de l’Intonazione. On admirera les effets d’écho de celle en quatrième ton.

La restauration achevée en 2006 utilisa la moitié de la vénérable tuyauterie (1565) qui survit du facteur Graziadio Antegnati, et restitua ces feintes brisées (distinguant les dièses et bémols) propices à l’écriture chromatique de Merula. Contraste des affects, élan des passaggi de la Toccata del secondo tono, mais aussi visage souriant des Canzone chantées sur les jeux flûtés : Bernard Foccroulle visite ce florilège avec une science de la registration et du phrasé des plus authentiques. Un bref mais significatif aperçu qu’on pourra prolonger avec les témoignages de Francesco Cera (Tactus, octobre 1998) et Enrico Viccardi (Brilliant, janvier 2015), eux-aussi à des tribunes historiques et comptant parmi les très rares entièrement consacrés à l’auteur.

Globalement, la réussite est telle que cet hommage au Crémonais aurait mérité deux albums qui étendissent chacun la sélection des répertoires ici explorés. Partagé entre consort, voix accompagnée et orgue, ce riche portrait n’en offre pas moins un superbe jalon dans la discographie du premier Baroque lombard. Voici une anthologie prioritaire pour découvrir un langage tant raffiné que séducteur, conforme à la personnalité de ce Cavaliere, si l’on en croît ses biographes.

Christophe Steyne

Son : 9,5 – Livret : 9,5 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 9,5

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