Sur un virginal vénitien, anthologie tirée des manuscrits de Castell’Arquato

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Æmilia. Musique pour clavier de la Renaissance des manuscrits de Castell’Arquato. Œuvres de Marco Antonio Cavazzoni (c1475-c1570), Jacopo da Fogliano (1468-1548), Giuseppe Villani (c1519-c1591), Claudio Maria Veggio (c1505-c1557), Giulio Segni (1498-1561) etc. Andrea Chezzi, virginal. Décembre 2024. Livret en anglais, italien. 61’48’’. Da Vinci C01118

Les enfants terribles de Philip Glass à l’opéra de Lille

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Un vertigineux tournis des cœurs et des corps jusqu’à ce que la mort vienne…

Paul et Elisabeth, frère et sœur de condition sociale relativement aisée, très vite orphelins, fratrie fusionnelle et conflictuelle, campent dans leur appartement, volontairement retirés du monde. Gérard, ami de Paul, s’insinue à son tour durablement dans cet intime désordre confiné. Il faut dire que Gérard a secouru Paul blessé au cœur par une boule de neige lancée au sortir du lycée par un autre camarade de classe, Dargelos, dont Paul conserve précieusement une photographie. Ce singulier trio sera bientôt rejoint par une invitée surprise d’Elisabeth, Agathe, laquelle ressemble étrangement à Dargelos. Le manège des cœurs et des corps va alors pouvoir s’emballer avec son lot de mal-être, d’incompréhensions, de désirs inavoués, d’élans contrariés, jalousés et manipulés, jusqu’à ce que la mort inéluctablement s’impose au frère et par un effet boomerang à la sœur. La direction de l’opéra de Lille a eu l’heureuse idée de faire appel à deux artistes de la jeune génération pour mettre en scène « Les Enfants Terribles », nouvelle production de cet opéra de Philip Glass pour quatre voix et trois pianos, d’après le roman éponyme de Jean Cocteau.

Le metteur en scène Matthias Piro et la scénographe Lisa Moro ont imaginé un appartement à géométrie variable, véritable labyrinthe en perpétuel mouvement (sur tournette) dans lequel chacun se réfugie, s’enferme et finit par se perdre. La confusion des espaces participe à celle des esprits. Mais le mouvement premier et infini, c’est celui imprimé en boucles répétitives par trois pianos, trois pianistes (Flore Merlin, Nicolas Royez, Nicolas Chesneau) sous la conduite avisée et très ajustée de Virginie Déjos. La composition musicale millimétrée de Philip Glass, qui dès le prologue entraîne les jeunes protagonistes dans une course folle (filmée et pré-enregistrée) dans les rues de Lille ou jusque sur les toits de l’opéra, cette musique, dite minimaliste et pourtant diablement fascinante, hypnotique même, vous embarque et ne vous lâche plus. Le travail sur les lumières (Léo Moro) contribue finement à la réussite d’ensemble. Le baryton franco-mexicain Sergio Villegas Galvain campe un Paul alangui, boudeur, parfois rageur. La soprano tchèque Marie Smolka, voix haut placée à la limite du cri par moments, s’avère une Elisabeth manipulatrice à souhait, particulièrement à l’aise sur le plateau. L’artiste américaine Nikola Printz, mezzo, incarne une Agathe, force tranquille de la bande, toujours étonnée d’être là. On regrettera toutefois, par moments, la trop grande proximité de timbre des deux voix féminines.

De J.S. Bach aux « Sibylles », l’Atelier lyrique de Tourcoing scrute les mystères de l’âme.

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L’équipe de l’Atelier lyrique de Tourcoing continue de tracer, avec un réel bonheur, sa route ponctuée de haltes en divers lieux de la ville hôte : le théâtre municipal Raymond Devos, l’auditorium du conservatoire Albert Roussel ou l’église Saint-Christophe, mais aussi en investissant de nouveaux espaces tel le couvent des Dominicains de Lille dont la très sobre et austère église, toute de brique et de béton, servait de réceptacle en ce mois de mars à un concert Bach. Des extraits de cantates du Cantor de Leipzig étaient interprétés par le ténor Reinoud Van Mechelen, diplômé du Conservatoire royal de Bruxelles en 2012, et l’ensemble « a nocte temporis » qu’il a fondé en 2016 avec la flûtiste Anna Besson. Un concert de 10e anniversaire pour cette formation avec le programme « Erbarme Dich » qui avait marqué leurs débuts. L’objectif annoncé était de mettre l’accent sur le génie de Bach à exprimer les passions humaines dans toute leur diversité… hors de tout contexte liturgique ou musicologique. L’aisance vocale de Reinoud Van Mechelen dans tous les registres, son timbre de voix clair aux mille nuances, associé à la somptueuse virtuosité de la flûtiste Anna Besson, font merveille, captivant et transportant de bout en bout un auditoire nombreux. Il convient de dire aussi qu’à ce duo vient s’associer le violoncelle baroque de Ronan Kernoa, cette autre voix aux résonances parfois âpres, aux traits vifs, et le clavecin de Marc Meisel. À noter que les fidèles de l’Atelier lyrique auront le plaisir de retrouver Reinoud Van Mechelen le 3 juin prochain dans l’opéra de Rameau Les Boréades.

 A Genève, une émouvante Matthäus-Passion

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Au cours de chaque saison, l’Ensemble Gli Angeli fondé par Stephan MacLeod donne une vingtaine de concerts à Genève et dans diverses cités européennes en se fixant pour objectif de présenter sur plusieurs années l’intégrale des cantates de Bach, ce qui vient de se concrétiser par la publication de l’intégrale des cantates sur des motifs de choral en 19 CD de la firme Aparté. A proximité des fêtes de Noël et de Pâques, reparaissent à l’affiche tant le Messie de Haendel que la Passion selon Saint Matthieu, événements qui voient le Victoria Hall pris d’assaut par un public de tout âge, ce qui a été le cas le soir du 16 mars dernier pour le chef-d’œuvre de Bach.

Comme toujours, Stephan MacLeod dirige l’ouvrage, tout en assumant la partie de basse pour les airs solistes. Sur des estrades qui se font face, il dispose la formation orchestrale séparée en deux chœurs qui se répondent en encadrant l’orgue et le continuo comprenant viole de gambe, basson et clavecin. L’ensemble vocal composé d’une douzaine de chanteurs inclut les solistes qui s’en détachent, le temps d’une aria, avant de rejoindre le rang.  Dans la première partie, s’y ajoute  la Maîtrise du Conservatoire populaire de musique, danse et théâtre de Genève de Genève, magnifiquement préparée par Magali Dami et Fruzsina Szuromi, qui glisse une note de candeur juvénile en chacune de ses interventions. Dès le premier Chœur « Kommt, ihr Töchter, helft mir klagen», se dégage une indicible émotion que suscite cette direction qui progresse grâce à cette tension intérieure allégeant les tempi tout en se maintenant tout au long de l’œuvre. Les forces chorales confèrent à chaque séquence un relief dramatique qui allie la virulence d’une foule plébiscitant la mort de Jésus sur une croix à la commisération du bouleversant « O Haupt voll Blut und Wunden ».

Yuja Wang et Esa-Pekka Salonen en ouverture du Klarafestival

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Ambiance des grands soirs au Bozar de Bruxelles pour ce concert d’ouverture du Klarafestival 2026 avec rien moins que Yuja Wang et Esa-Pekka Salonen au pupitre du Swedish Radio Symphony Orchestra. À ce titre, c’était sans doute “le” concert de l’année à ne pas rater !

L’affiche intéressante confrontait deux thématiques finlandaise et française en mettant en miroir deux concertos de Rautavaara et Ravel et deux grandes fresques symphoniques de durées à peu près égales de Sibelius et Debussy.

Après les inévitables discours de circonstance (heureusement pas trop longs) et une présentation complètement dispensable d’un modérateur, le concert commença avec la Symphonie n°7 de Sibelius. Salonen a abordé ce chef-d’œuvre comme une sculpture en mouvement à la fois dense et fluide. Le tempo plutôt allant permet au chef de souligner la force magnétique de cette musique solaire. Désormais Conductor Laureate de la phalange suédoise après en avoir été le Chef principal de 1984 à 1995, Esa-Pekka Salonen connaît parfaitement cet orchestre pour en tirer des sonorités idoines et mettre en valeur les hautes qualités de ses pupitres (quels cuivres !).

Décédé il y a 10 ans, Einojuhani Rautavaara est à l’honneur de cette tournée avec son rare Concerto pour piano n°1. Sans avoir été directement élève de Rautavaara à l’Académie Sibelius d’Helsinki et même après avoir lutté dans sa jeunesse contre une forme de conservatisme que représentait l’Académie Sibelius (création du collectif Korvat auki - Oreilles ouvertes, en 1977) dont Einojuhani Rautavaara était alors l’un des plus éminents professeurs, Esa-Pekka Salonen s’est pris d’une immense admiration pour son aîné. Il a ainsi spécialement demandé à Yuja Wang de mettre ce concerto à son répertoire pour cette tournée ! Composée en 1969, cette œuvre expérimentale, d’un compositeur en recherche d’une voix singulière, a tout pour plaire au moderniste Salonen. Il faut dire qu’avec sa pyrotechnie pianistique, la partition est taillée sur mesure pour le brio de Yuja Wang qui a magistralement rendu les fameux “clusters” (ndlr : accords plaqués avec la paume ou l’avant-bras) du premier mouvement. Elle a réussi à transformer ce qui pourrait être une simple démonstration de force en une nappe sonore presque mystique et incantatoire, parfaitement en phase cette esthétique finlandaise avec ce mélange de sérieux et de décalé comme cette réminiscence de jazz band sur fond de batterie.

Dilemmes en série : Idomeno, Re di Creta de Wolfgang-Amadeus Mozart à La Monnaie

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A La Monnaie ces jours-ci, exactement dirigé par Enrico Onofri, dans une mise en scène de Calixto Bieito, bien plus retenue que d’autres dans lesquelles il privilégiait le paroxysme et la provocation, « Idomeneo, re di Creta » de Wolfgang Amadeus Mozart nous vaut des moments de grande intensité musicale et vocale, et de belles images scéniques significatives de ce qui se joue.  

De quoi s’agit-il dans cet operia seria composé par un Mozart de 25 ans et créé à Munich en janvier 1781 ? De dilemmes en série. Troie a été détruite. Ilia, princesse troyenne, est retenue prisonnière chez l’un des vainqueurs, Idomeneo, roi de Crète. Elle aime Idamante, le fils de celui-ci, d’un amour interdit. On annonce alors la mort d’Idomeneo. Leur amour serait-il donc possible ? Sauf qu’Idomeneo a survécu parce qu’il a promis aux dieux de sacrifier la première personne qu’il rencontrera. Ce sera son fils ! Sauf qu’Elettra, en exil là-bas après avoir assassiné sa mère Clytemnestre, jalouse d’Ilia, aime aussi Idamante. Tout va évidemment se compliquer… Et se conclure sur un happy end partiel : après une intervention divine décisive, Idomeneo abdique, Idamante accède au pouvoir et peut s’unir à Ilia. Quant à la pauvre Elettra, définitivement rejetée, il ne lui reste plus que sa colère. Voilà de quoi nourrir de « la belle musique » et de « beaux airs », amoureux, désespérés, emportés, passionnés.

Un éventaire de sensations fortes, placardées par l’ensemble Delirium Musicum

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Cabinet of Curiosities. Œuvres de Nicholas Roubanis (1880-1968), Erik Satie (1866-1925), Gabriella Smith (*1991), Jean-Féry Rebel (1666-1747), Florence Price (1887-1953), Philip Glass (*1937), Franz Schubert (1797-1828), Bernard Herrmann (1911-1975), Samuel Barber (1910-1981), Camille Saint-Saëns (1835-1921), Jisoo Lee (*2000), Arvo Pärt (*1935). Delirium Musicum, Étienne Gara. Livret en français, anglais, allemand. Mai 2024 et janvier 2025. 65’46’’. Warner 5021732844637