A Genève, une émouvante Matthäus-Passion

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Au cours de chaque saison, l’Ensemble Gli Angeli fondé par Stephan MacLeod donne une vingtaine de concerts à Genève et dans diverses cités européennes en se fixant pour objectif de présenter sur plusieurs années l’intégrale des cantates de Bach, ce qui vient de se concrétiser par la publication de l’intégrale des cantates sur des motifs de choral en 19 CD de la firme Aparté. A proximité des fêtes de Noël et de Pâques, reparaissent à l’affiche tant le Messie de Haendel que la Passion selon Saint Matthieu, événements qui voient le Victoria Hall pris d’assaut par un public de tout âge, ce qui a été le cas le soir du 16 mars dernier pour le chef-d’œuvre de Bach.

Comme toujours, Stephan MacLeod dirige l’ouvrage, tout en assumant la partie de basse pour les airs solistes. Sur des estrades qui se font face, il dispose la formation orchestrale séparée en deux chœurs qui se répondent en encadrant l’orgue et le continuo comprenant viole de gambe, basson et clavecin. L’ensemble vocal composé d’une douzaine de chanteurs inclut les solistes qui s’en détachent, le temps d’une aria, avant de rejoindre le rang.  Dans la première partie, s’y ajoute  la Maîtrise du Conservatoire populaire de musique, danse et théâtre de Genève de Genève, magnifiquement préparée par Magali Dami et Fruzsina Szuromi, qui glisse une note de candeur juvénile en chacune de ses interventions. Dès le premier Chœur « Kommt, ihr Töchter, helft mir klagen», se dégage une indicible émotion que suscite cette direction qui progresse grâce à cette tension intérieure allégeant les tempi tout en se maintenant tout au long de l’œuvre. Les forces chorales confèrent à chaque séquence un relief dramatique qui allie la virulence d’une foule plébiscitant la mort de Jésus sur une croix à la commisération du bouleversant « O Haupt voll Blut und Wunden ».

Sans coup férir, Stephan MacLeod se départit sporadiquement du pupitre de direction pour négocier la partie de basse avec cette sobriété de coloris et cette diction soignée qui font merveille dans le Rezitativ « Am Abend, das es kühle war » et la magnifique Arie « Mache dich, mein Herze, rein ». En Evangéliste, le ténor munichois Werner Güra s’inscrit dans la tradition des Karl Erb, Helmut Krebs, Ernst Haefliger, en défiant une tessiture extrêmement aiguë pour dérouler sa narration, atteignant le paroxysme du tragique dans les longues séquences évoquant le reniement de Saint Pierre puis la crucifixion. La jeune basse suisse Felix Gygli prête au personnage de Jésus un timbre somptueux qui confère un relief saisissant à chacune de ses interventions.  L’alto anglais Alex Potter peine d’abord à coordonner un aigu assez brillant à un bas medium trop sourd. Mais lorsqu’il y parvient, sa musicalité sans faille le rend bouleversant dans le Rezitativ « Ach Golgatha, unsel’ges Golgatha ! » et l’Arie avec chœur « Sehet, Jesus hat die Hand ». Les deux soprani Rachel Redmond et Aleksandra Lewandowska manquent d’ampleur de legato dans leurs arie, ce que l’on dira aussi de la basse Matthew Brook à la ligne de chant bien fruste. Par contre, l’alto William Shelton et les deux ténors Thomas Hobbs et Rodrigo Carreto savent faire valoir leur qualité de timbre et leur style policé.

Lorsque s’achève ce diptyque de plus de deux heures avec le chœur final « Wir setzen uns mit Tränen nieder », le public qui s’est concentré avec une attention extrême applaudit longuement l’ensemble des artisans de cette indéniable réussite.

Par Paul-André Demierre

Genève, Victoria Hall, 16 mars 2026

Crédits photographiques : Carole Parodi

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