Pages chorales de l’Afro-américaine Florence Price : poésie et valeurs démocratiques
Florence Beatrice Price (1887-1953) : Abraham Lincoln Walks at Midnight, cantate pour soprano, chœurs, orgue et orchestre ; Song of Hope, cantate, version pour chœur et orchestre ; dix pièces pour chœur et piano. Sara Swietlicki, soprano ; Lindsay Grace Johnson, mezzosoprano ; Jonas Samuelson, baryton ; Jan Karlsson Korp, piano ; Robert Bennesh, orgue ; Chœurs et Orchestre de l’Opéra de Malmö, direction John Jeter. 2024. Notice en anglais. 55’ 02’’. Naxos 8.559951.
Dans sa série « American Classics », le label Naxos poursuit son exploration du répertoire de la compositrice Florence Beatrice Price, née Smith, originaire de l’Arkansas, qui fut plongée, au cours de sa carrière, dans la réalité de la ségrégation. Elle fut cependant la première Afro-américaine à écrire une symphonie et à pouvoir la faire jouer en 1933, à Chicago. Après une formation à Little Rock, sa cité natale, elle apprit l’orgue et la composition à Boston et fut l’élève privée de George Chadwick (1854-1931), qui avait étudié à Leipzig et à Munich. Tout en composant, elle enseigna dans des établissements réservés aux Afro-américains, notamment à Atlanta, mais finit par s’établir à Chicago, où régnait un meilleur climat social. Naxos et l’un ou l’autre label (Koch, Albany, Alto, Deutsche Grammophon) ont déjà bien documenté son répertoire, qui est des plus intéressants. Naxos a aussi mis à disposition ses deux concertos pour violon et celui pour piano.
Cette fois, ce sont des œuvres chorales qui apportent un nouvel éclairage sur sa production. On découvre en première mondiale la cantate Abraham Lincoln Walks at Midnight, publiée en 1914. Cette partition d’un peu plus de vingt minutes, sur un texte du poète Vachel Lindsay (1879-1931), ardent défenseur des valeurs démocratiques, est un hommage à la grande figure présidentielle. Le texte le fait revenir de la mort dans un monde où il prend conscience que ses efforts de paix n’ont pas été concrétisés. Après une courte introduction orchestrale au cours de laquelle intervient une soprano, six séquences sont confiées au chœur, à l’orgue et à l’orchestre dans un contexte émotionnel de facture classique, au sein duquel on devine les sentiments intérieurs de Lincoln et l’espoir en l’avenir. Les références à des spirituals ajoutent à la dimension introspective, mais le souvenir de Bach et de Haendel est aussi présent.
Une cantate plus brève (un peu plus de neuf minutes), Song of Hope, composée autour de 1930, est une prière à Dieu sous forme de supplication ; le texte est signé par Florence Price, qui s’essaya aussi à la poésie. Donnée ici dans sa version pour orchestre et chœur, trois solistes du chant (soprano, mezzo, baryton) et orgue, cette cantate aux accents émouvants évoque à nouveau l’espoir, comme son titre l’indique, et se fonde elle aussi sur des spirituals. La facture en demeure tout aussi classique. Dix brèves pièces pour chœur et piano complètent le programme ; elles illustrent des textes poétiques, notamment de Thomas Hardy (1840-1928), de Mary Rolofson Gamble (1848-1937) à trois reprises, ou de la Bible (le psaume 117). Évocation de la nature, thème d’hiver, allusion sacrée, aspects fantastiques (remarquable The Witch of the Meadow, d’après Gamble) jalonnent un parcours, tour à tour léger, plein de charme ou de mystère.
Les différents interprètes de ces pages chorales les servent avec ferveur et conviction. Le chef américain John Jeter, qui est le directeur musical, en Arkansas, du Fort Smith Symphony depuis 1997, dirige l’Orchestre de l’Opéra de Malmö, après avoir mené celui de la Radio de Vienne ORF en 2020 dans la Symphonie n° 3. C’est en habitué de ce répertoire que Jeter souligne le message optimiste sous-jacent de la cantate autour de Lincoln. Quant aux chœurs, présents tout au long de l’affiche, ils sont issus de la même maison d’opéra suédoise ; Elena Mitrevska, qui a été membre pendant plusieurs années de l’Arnold Schoenberg Choir, les a préparés avec tout le soin nécessaire.
Son : 8 Notice : 9 Répertoire : 8, 5 Interprétation : 9
Jean Lacroix