Portrait symphonique de l’Afro-américaine Florence Beatrice Price

par

Florence Beatrice Price (1887-1953) : Symphonie n° 3 en do mineur ; The Mississippi River ; Ethiopia’s Shadows in America. Orchestre Symphonique de la radio de Vienne ORF, direction John Jeter. 2020/21. Notice en anglais. 66.48. Naxos 8.559897.

Après la gravure des première et quatrième symphonies, voici un second album consacré par Naxos, dans son intéressante série « American Classics », à Florence Beatrice Price qui a été la première compositrice afro-américaine à écrire une symphonie en 1931. Originaire de Little Rock dans l’Arkansas, la jeune femme, née Smith, reçoit ses premières leçons de piano dans le cercle familial. Elle part étudier à Boston, au New England Conservatory, où elle apprend l’orgue et la composition et bénéficie de cours privés avec George Chadwick (1854-1931). Diplômée en 1906, elle retourne dans son Arkansas natal où elle enseigne dans des établissements réservés aux étudiants afro-américains. Elle se marie en 1912, adopte le nom de son mari, qu’elle conservera après leur divorce, et s’installe en 1926 à Chicago suite à des troubles raciaux intervenus à Little Rock. 

Florence Beatrice Price compose depuis ses dix ans. Après un prix qui lui est attribué en 1928 pour une page pour piano, elle se voit récompensée en 1932 par la National Association of Negro Musicians pour sa Symphonie n° 1 qui est jouée par le Symphonique de Chicago dirigé par Frederick Stock le 15 juin 1933. Dans le même temps, elle se lie d’amitié avec la soprano Marian Anderson qui interprétera plusieurs de ses œuvres vocales à l’occasion de ses récitals. Rien n’est simple pour un musicien afro-américain à cette époque, la discrimination est bien présente. La notice, signée par le musicologue Douglas W. Shadle, signale que Serge Koussevitzky et Artur Rodzinski se déroberont et ne joueront pas ses symphonies suivantes, en dépit de leurs qualités qui dépassaient celles des compositeurs qu’ils inscrivaient à leurs programmes. Florence Beatrice Price passera le reste de son existence à enseigner, à jouer de l’orgue et à travailler pour la radio, pour laquelle elle fait des arrangements. Son catalogue comprend quatre symphonies et de la musique pour orchestre, des concertos pour le piano et pour le violon, de la musique de chambre, des pages pour orgue ou piano, ainsi que des mélodies et des pièces chorales. La présente édition Naxos propose un parcours entre 1932 et 1940, avec une première discographique mondiale.

Lorsqu’elle écrit sa Symphonie n° 3 en 1940, Florence Beatrice Price confirme son acte de foi musical qui consiste à placer l’héritage culturel afro-américain au cœur de ses partitions, notamment à travers des aspects folkloriques et dansants. L’écoute révèle une artiste qui maîtrise la forme-sonate et qui sait orchestrer avec finesse et originalité, les couleurs étant primordiales. Elle va notamment utiliser dans le second mouvement, Andante ma non troppo, la célèbre chanson anonyme à portée spirituelle Deep River, dont la première mention date de la fin des années 1860 et qui est symbolique pour la diaspora issue d’Afrique. Le contexte est méditatif. Dans le troisième mouvement, elle fait appel à l’emballante Juba, cette danse issue des plantations qui consiste à battre des pieds sur place tout en se frappant légèrement les autres parties du corps, ce qui permet aux participants rassemblés de créer une atmosphère quasi instrumentale. Chez Price, cette danse apparaît comme une sorte de leitmotiv, car on la retrouve dans d’autres partitions. L’ambiance générale de cette jolie symphonie, où l’on reconnaît de temps à autre quelques effets jazzifiants, oscille entre mélancolie et sourire. Elle s’achève dans une ambiance grandiose.

The Mississippi River date de 1934. Ce fleuve, qui traverse une dizaine d’états américains, est évoqué par la compositrice en souvenir de ses propres pérégrinations qui l’ont conduite de l’Arkansas à Chicago. Les quatre mouvements sont joués d’un seul élan dans ce qui apparaît comme un vaste poème symphonique (un peu plus de vingt-six minutes) qui exalte la grandeur des paysages traversés par le fleuve et la beauté de la nature, notamment les chants des oiseaux, mais aussi les déplacements des populations d’origine africaine aux Etats-Unis. Cette musique descriptive, aux accents diversifiés, est, elle aussi, nourrie de la présence d’une série de spirituals qui se succèdent. On y reconnaît Deep River à nouveau, Go Down Moses ou Steamboat Bill, chanson de 1910 évoquant la course entre deux paquebots sur le Mississippi, compétition rendue célèbre en 1928 par le film muet de Buster Keaton. L’orchestration est riche en contrastes colorés, chatoyante, et des climax pleins de grandeur alternent avec des moments poétiques très réussis. L’émotion est palpable lors de l’utilisation des spirituals.

L’œuvre gravée ici en première discographique mondiale est antérieure sur le plan chronologique. Ethiopia’s Shadow in America date de 1932, l’année où Price remporte le prix de la National Association of Negro Musicians signalé plus avant. La référence à l’esclavage y est explicite. La compositrice a elle-même indiqué sur la partition le contenu des trois mouvements : Arrivée du Noir (Price utilise le mot Negro) en Amérique lorsqu’il est mis en esclavage pour la première fois/Résignation et Foi/Adaptation. Fusion des impulsions de la naissance et des acquis. On ne peut être plus clair dans la signification. La notice précise que cette partition engagée s’inscrit dans le mouvement Harlem Renaissance qui, dans les années 1930, met en valeur la culture afro-américaine à travers des figures comme le violoniste et chef d’orchestre de jazz Will Marion Scott, le compositeur William Grant Still ou l’immortel Duke Ellington. Cette partition d’un peu moins de treize minutes s’ouvre par un Adagio qui se nourrit de mélodies simples et d’un matériel folklorique qui conduit à un Allegretto d’orchestration brillante, avant un Andante qui, comme son énoncé par la compositrice l’indique, baigne dans une émotion religieuse qui va culminer dans la lamentation d’un solo de violon. L’Allegro conclusif est traversé par des rythmes de danses qui donnent à cette œuvre engagée la part de douloureux espoir qu’elle met en évidence. 

Ce disque bienvenu met l’auditeur en présence d’une compositrice qui a affronté la réalité du ségrégationnisme et n’a pas de ce fait obtenu la reconnaissance méritée. Son œuvre apparaît fondamentale dans le contexte de la musique afro-américaine. C’est John Jeter qui dirige l’ORF de Vienne, après avoir conduit le Fort Smith Symphony, phalange de l’Arkansas, dans le premier album consacré aux Symphonies n° 1 et n° 4 (Naxos 8.559827). La formation viennoise, dont Marin Alsop est la directrice musicale depuis deux ans, entre aisément dans cette musique et s’implique avec l’enthousiasme communicatif que lui transmet son chef américain. Le hasard veut que Deutsche Grammophon a publié très récemment deux symphonies de Florence Beatrice Price, interprétées par l’Orchestre de Philadelphie sous la direction de Yannick Nézet-Séguin. Voilà une juste réhabilitation…

Son : 9  Notice : 9  Répertoire : 9   Interprétation : 9

Jean Lacroix 

 

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