Pour la ‘Lobgesang’ de Mendelssohn, la fervente clarté de Suzuki

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Felix Mendelssohn Bartholdy (1809-1847) : Symphonie n° 2 en si bémol majeur op. 52 ‘Lobgesang’. Jone Martinez et Eri Sawae, sopranos ; Benjamin Bruns, ténor ; Chœurs et Orchestre du Bach Collegium Japan, direction Masaaki Suzuki. 2024. Notice en anglais, en allemand et en français. Textes chantés inclus, avec traduction anglaise 62’ 44’’. SACD BIS-2761.

Créée et dirigée par Mendelssohn lui-même le 25 juin 1840, suite à une commande de la ville de Leipzig pour célébrer l’invention de l’imprimerie quatre siècles plus tôt, la Symphonie-cantate ‘Lobgesang’ sur des paroles de l’Écriture sainte, pour trois solistes du chant, chœur mixte et orchestre, avec un orgue occasionnel, a été acclamée lors de son exécution initiale, bientôt suivie d’autres reprises à Leipzig, puis à Birmingham. Mais des réticences vont vite s’élever, certains reprochant à cet Hymne de louange de s’inscrire un peu trop dans la ligne de la Neuvième de Beethoven, l’inspiration en moins. 

Au fil du temps, un rejet de l’œuvre va s’installer. L’acerbe critique anglais Georges Bernard Shaw la traite, non sans méchanceté, d’abominable dans un article paru dans The World en novembre 1890. Dans sa biographie de Mendelssohn (Seuil, 1977), le musicologue français Rémi Jacobs lui consacre moins de dix lignes pour considérer qu’elle brille à nos yeux d’un bien terne éclat. Quant à François-René Tranchefort, autre musicologue français, il affirme que l’œuvre nous semble aujourd’hui incroyablement monotone et ennuyeuse, dans le Guide de la musique symphonique qu’il dirige (Fayard, 1986). Voilà des jugements bien sévères que nous ne cautionnerons pas, préférant nous ranger du côté de Brigitte François-Sappey qui, dans sa biographie du compositeur parue en 2008 (Fayard), déclare que nous aurions tort de rejeter avec dédain une œuvre aussi acclamée en son temps

Une discographie de qualité n’a pas opté pour le dédain, c’est une attitude sans doute plus en conformité avec la vérité musicale. Il suffit de rappeler la version berlinoise de Karajan en 1973 (DG), sans doute l’une de ses plus grandes réussites, celle de Roberto Chailly à Londres en 1979 (Philips, avec un plateau vocal de rêve), celle de Claudio Abbado, encore à Londres, en 1985 (DG), ou celle de Kurt Masur à Leipzig (Teldec), à la fin des années 1980. Tout récemment, Paavo Järvi, avec l’Orchestre de la Tonhalle de Zürich (Alpha, 2023), a souligné la portée de l’œuvre par un engagement allégé.

C’est cette approche, fervente, lumineuse et souvent transparente, que l’on retrouve dans la nouvelle gravure proposée par le label BIS. Cette ‘Lobgesang’ est originale dans sa conception, qui rappelle en effet celle de la Neuvième de Beethoven : une Sinfonia orchestrale en trois mouvements enchaînés, d’une durée d’environ 25 minutes, avant une cantate en neuf numéros, avec solistes vocaux et chœur, pendant une bonne quarantaine de minutes. Pour cette fresque, hymne de louange, Mendelssohn a choisi les cordes habituelles, avec bois et trompettes par deux, quatre cors, trois trombones et timbales, un orgue intervenant de temps à autre. 

En tête de partition, Mendelssohn a placé une citation de Luther qui glorifie le Seigneur : J’aimerais que tous les arts et en particulier la musique, soient à Son service, lui qui les a créés. Ce vœu pieux est confié dès le début du Maestoso con moto à des trombones qui installent la solennité.  Suzuki rend celle-ci éloquente, mais non ostentatoire, les cordes, souples, se chargeant ensuite d’une mélodie aux aspects déjà chantants, avec une pulsation contrôlée. La clarinette introduit l’Allegretto un poco agitato, traduit avec légèreté, avant l’Adagio religioso, qui, entre cordes et vents, précède la cantate. L’atmosphère installée, esthétiquement fluide, prépare bien l’auditeur à l’évocation du triomphe de la lumière sur les ténèbres, que les solistes du chant et le chœur vont célébrer le reste du temps. 

L’expressivité qui traverse la cantate bénéficie de la fréquentation régulière, dans le chef de Suzuki (°1954), des pages chorales de Bach et de sa connivence avec la liturgie. Tout est traité avec une belle transparence, même dans les aspects dramatiques, qu’il s’agisse de l’évocation de la détresse, des douleurs ou des ténèbres, mais surtout dans la joie qui envahit peu à peu les interprètes (Nun danket alle Gott, magistral) jusqu’à la jubilation finale, écho de la solennité qui a marqué le début de la symphonie.

Si les solistes du chant n’évincent pas les glorieuses voix de versions antérieures (on citera seulement celles d’Edith Mathis ou Werner Hollweg chez Karajan, Elizabeth Connell ou Karita Mattila chez Abbado, Margaret Price chez Chailly), la comparaison n’est pas en leur défaveur, car elles se révèlent en symbiose avec le projet. La soprano espagnole Jone Martinez, née au Pays basque, voix souple et claire, a déjà collaboré avec Suzuki pour des cantates de Bach. C’est le cas aussi pour l’autre soprano, la Japonaise Eri Sawae, qui se révèle complice de sa consœur pour transmettre l’espoir de la foi dans le duo Ich harrete des Herns.  Le ténor Benjamin Bruns, originaire de Hanovre, se révèle vaillant, tout en soulignant l’inquiétude de Stricke des Todes

On retrouve les qualités vocales habituelles de cohésion et d’engagement des chœurs du Bach Collegium Japan, et celles des instrumentistes de Suzuki. Le résultat est une Lobgesang d’excellent niveau, version dynamique, fervente et transparente, à situer parmi les réussites de la discographie.

Son : 9    Notice : 10    Répertoire : 9    Interprétation : 9 

Jean Lacroix

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