Pour les trois sonates pour violon et piano de Brahms, un duo canadien d’excellence

Johannes Brahms (1833-1897) : Sonates pour violon et piano n° 1 en sol majeur, op. 78 ; n° 2 en la majeur, op. 100 ; n° 3 en ré mineur, op. 108. Andrew Wan, violon ; Charles Richard-Hamelin, piano. 2025. Notice en français et en anglais. 70’ 01’’. Analekta AN 2 9027.
Depuis 2008, Andrew Wan (°1983), diplômé de la Juilliard School, est violon solo de l’Orchestre Symphonique de Montréal, tout en poursuivant une carrière internationale de soliste. Attiré aussi par la musique de chambre (il est membre fondateur du Quatuor New Oxford), il se produit régulièrement avec le pianiste Charles Richard-Hamelin (°1989). La complicité entre ces deux Canadiens leur a permis, depuis 2018 et déjà pour Analekta, d’enregistrer avec bonheur l’intégralité des sonates de Beethoven, puis celle des sonates de Schumann. Cette fois, c’est Brahms qui a retenu leur attention, pour une intégrale de ses trois sonates gorgées de lyrisme, de lumière et d’intensité dramatique. C’est une nouvelle réussite à porter à l’actif du duo canadien.
Brahms achève sa première sonate pour violon et piano à l’été de 1879 (après des essais perdus ou détruits), dans une petite cité autrichienne de Carinthie, Pörtschach, sur le Wörthersee, où il séjourne pour la troisième fois. Le lieu est propice à son inspiration : cet opus 78 s’inscrit dans la suite de son Concerto pour violon, composé là aussi, l’été précédent, et dédié à son ami Joseph Joachim, qui l’a fait triompher. L’inspiration lui est aussi procurée par un poème de Klaus Groth (1819-1829), déjà utilisé pour le Regenlied de 1873, son op. 59 n° 3. Les trois mouvements de cette « sonate de la pluie » bénéficient d’un élan créateur jaillissant, avec un Vivace ma non troppo intensément lyrique et chantant, un admirable Adagio plein d’effusions et de tourments, et un Allegro molto moderato, nourri par le thème du Regenlied, l’énergie initiale faisant place peu à peu à une douce abnégation. La beauté mélodique de cet opus 78 est à placer au sommet des plus belles pages du romantisme allemand. Andrew Wan et Charles Richard-Hamelin traduisent toute la ferveur et toute la sensibilité qui se dégagent de l’ensemble, adoptant un tempo soutenu qui met en valeur les séductions des thèmes et leur richesse expressive.
Ces qualités se retrouvent dans la Sonate n° 2 op. 100, écrite au cours d’un autre été, en 1886, sur les bords du lac suisse de Thoune, dans l’Oberland bernois. Dans ce lieu paisible, Brahms composera d’autres merveilles, comme la Sonate pour violoncelle et piano op. 99 et le Trio avec piano op. 101. L’inspiration est à nouveau féconde ; dans les trois mouvements de la sonate, elle est en demi-teinte, et exprime, dans le volet central, Andante tranquillo - Vivace, une plénitude qu’a très bien précisée Bernard Delvaille dans la biographie qu’il a consacrée au compositeur (Seghers, 1971) : ce n’est pas du Brahms grave ou pathétique, ni sérieux, c’est du Brahms heureux et modéré, sans joie, ni exubérance non plus. Cette sonate est aussi une expression de tendresse, qui fera dire à Clara Schumann qu’elle l’avait complètement ravie.
Deux ans plus tard, toujours sur les rives accueillantes du lac de Thoune, Brahms compose sa Sonate n° 3 op. 108, cette fois en quatre mouvements, un lyrisme communicatif animant l’Allegro initial, idéal pour introduire un Adagio qui se déploie comme un rêve nostalgique, avant un Scherzo nerveux et un Presto agitato final vigoureux, encore marqué par la mélancolie. L’écoute mutuelle et engagée entre Wan et Richard-Hamelin est palpable à chaque instant du programme, développant un souci des détails et une sensibilité aussi convaincante dans les moments de générosité mélodique que dans le soulignement de la portée poétique. Ce partenariat d’excellence, qui a déjà fait ses preuves dans Beethoven et Schumann, atteint ici une plénitude, à la manière d’une évidence.
Ces trois chefs-d’œuvre de maturité bénéficient d’une copieuse et riche discographie. En tête de liste, la version de Josef Suk et Julius Katchen (Decca, 1967), est devenue légendaire ; l’alliance du Tchèque et de l’Américain, qui devait disparaître en 1969, à quarante-deux ans, a illuminé ces partitions. De prestigieux solistes du violon, d’Oïstrakh à Milstein, de Grumiaux à Perlman, de Mullova à Kremer, de Menuhin à Stern, ou, plus près de nous, d’Ibragimova à Fouchenneret, liste non limitative, ont laissé des témoignages de qualité, sans atteindre cette perfection. On placera la présente version parmi les plus riches en contenu brahmsien, d’autant plus que la prise de son, réalisée en juin 2025 dans l’église québécoise Saint-Augustin de Mirabel, est d’une grande clarté.
Son : 9 Notice : 9 Répertoire : 10 Interprétation : 10
Jean Lacroix



