La Messe à quatre chœurs de Charpentier, flagornée dans un décor ultramontain
Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) : Messe à quatre chœurs H. 4. Domine Salvum fac Regem H. 285. Claudio Monteverdi (1567-1643) : Deus in Auditorium ; Sonata sopra Sancta Maria ora pro nobis [Vespro della Beata Virgine]. Orazio Benevoli (1607-1672) : Dixit Dominus ; Secondo tono a XXIV voci ; Cioe Sei Cori. Giovanni Gabrieli (1557-1612) : In Ecclesius C. 78 ; Canzon per sonar quarti toni C. 185. Lodovico Agostini (1534-1590) : Magnificat a 20 voci a cinque cori. Pauline Gaillard, soprano. Attilà Varga-Toth, Léo Guillou-Kérédan, ténor. Halidou Nombre, baryton. Consort Musica Vera, direction Jean-Baptiste Nicolas. Chœur de l’Opéra Royal. Maîtrise de Paris, direction Edwige Parat. Livret en français, anglais. Novembre 2024. 69’01’’. Château de Versailles Spectacles CVS164
On a supposé que la Messe à quatre chœurs de Charpentier, écrite vers 1672, pût être jouée dans l’église parisienne des Théatins (inachevée et aujourd’hui disparue), à l’occasion de la canonisation du fondateur de cette congrégation. À l'imitation des maestri di capella d’Italie, elle déploie seize voix en quatre lots doublés par autant de parties instrumentales : un dispositif alors inusité dans le royaume de Louis XIV, qui s’en tenait au substrat plain-chantesque et aux anciens modèles polyphoniques.
Replanter cette messe dans le terreau de la pratique polychorale à voix égales qui inspira le jeune compositeur lors de son séjour de trois ans à Rome : tel est le projet de ce disque, qui remonte même à l’influence de Monteverdi, des cori spezzati vénitiens, et des expériences de spatialisation de Giovanni Gabrieli à la basilique San Marco. Presque une spéléologie ! Sébastien Daucé et son ensemble Correspondances (Harmonia Mundi, avril 2019) s’étaient autrement engagés sur la piste de ce voyage en Italie, cultivant un révélateur programme ultramontain autour de la même messe. L’apparat était superbement servi, stylistiquement et techniquement, actualisant l’enregistrement pionnier par Jean-Claude Malgoire à l’abbaye de Saint-Michel en Thiérache, que ses détracteurs estiment desservi par un grandiloquent plateau choral (Erato, 1990).
L’imagination de Jean-Baptiste Nicolas frappe par plusieurs audaces, tenant aux effectifs en jeu, tant choraux qu’instrumentaux. On notera ainsi le recours à une quarantaine de voix d’enfants, abondant la vingtaine de chanteurs de l’Opéra royal. Au-delà des archets, flûtes à bec, et cordes pincées (clavecin, harpe, théorbes) : une impressionnante cohorte de cornets, sacqueboutes, dulcianes, cervelas, chalemies, bombardes, dignes d’une fantasmatique reconstitution alla Paul McCreesh. On pense par exemple à la Christmette de Michael Praetorius (1571-1621) par les Gabrieli Consort & Players enregistrée à la cathédrale de Roskilde (Archiv Produktion, octobre 1993). Ou aux gargantuesques déploiements d’un Gabriel Garrido et son ensemble Elyma (sa spectaculaire liturgie pour les vêpres palermitaines du Stellario, réalisée pour les micros de K617 en novembre 1994).
Plus expérimental encore : une omniprésente percussion, dont l’emploi reste ici spécieux même si reproduit dans l’iconographie de l’époque pour certaines festivités religieuses. La scansion des tambours peut certes contribuer à synchroniser les vastes effectifs dans un cadre réverbéré et multilocalisé, ainsi que l’explique le maître d’œuvre dans sa notice : « même si la question de l’authenticité de la percussion reste encore à débattre, cela nous a permis de trouver un usage non seulement pratique mais musical ». On admet l’opportunité d’un tel calage rythmique dans les procédés imitatifs très serrés du Magnificat de Lodovico Agostini et le Dixit Dominus d’Orazio Benevoli,tous deux associés à l’église Saint-Louis-des-Français de la cité pontificale.
Par ses conjecturales options esthétiques qui forcent le trait, on évitera d’apprécier ce CD à l’aune d’une stricte historicité. À tester en amateur averti, donc. Au plan d’une pointilleuse rigueur musicologique à l’encontre de l’instrumentarium, les contempteurs voudront certes redire. À l’instar du choix, a priori étrangement anachronique, de l’image en couverture (Un ange jouant du luth, c1480, Musées du Vatican). En tant qu’exercice de style, le résultat s’avère aussi bigarré que ce céleste portrait peint par Melozzo da Forlì. Saisissant sous l’angle acoustique, magnifié par une captation aussi ample que lisible dans la chapelle versaillaise. Euphonique matière à démonstration pour les audiophiles. Les amateurs de pompe seront comblés.
Tel hédonisme plus flatteur que nature permet, par hyperbole et exacerbation des racines, de se repaître de la manière italienne qui innerva la production de l’auteur du célèbre Te Deum. Évaluer pareille prestation se heurtera aux enjeux qu’elle s’est fixée mais se goûtera dans l’absolu comme une édifiante gourmandise. La lecture du livret très documenté aidera à comprendre, voire à relativiser, les ambitions de ces pâtisseries. Indigestes ? Presque plausibles quand elles ne fardent pas Charpentier. Dénonçons toutefois les minutages totalement farfelus dans le tracklisting précédant la messe. Ces plages durent respectivement 2’12, 7’18, 7’14, 7’53, 9’57, et 4’58.
Christophe Steyne
Son : 9,5 – Livret : 9,5 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 6-9,5



