Renaud Capuçon nous entraine au cœur des sonates et partitas de Bach, à la conquête de l’essentiel
Renaud Capuçon fait l'évènement avec son enregistrement des Sonates et Partitas de Bach (DGG). En plein festival de Pâques, Renaud Capuçon a trouvé le temps de s’isoler pour nous confier son témoignage sur cette expérience extraordinaire.
"Ce fut un moment exceptionnel où j’étais seul face à Bach et à Dieu."
Comment s’est développé votre travail sur les sonates et partitas ?
L’interprétation de Bach a beaucoup évolué, des styles différents s’y répondent. Pour ma part, je travaille ces pages pour moi-même depuis des décennies mais étais décidé à ne révéler mon travail qu’une fois que j’aurais trouvé le résultat adéquat. Je souhaitais réaliser un retour à l’essentiel, retrouver au sens noble du terme une vraie authenticité. C’est la musique la plus pure au monde : à ce titre Bach me donne l’impression d’être un kiné de l’âme. Il vous remet en place spirituellement.
Votre vision actuelle reflète des expériences très variées
Cet enregistrement est la synthèse des expériences accumulées : nous avons joué les Concertos Brandebourgeois avec l’orchestre de Lausanne, j’ai écouté ici à Aix toutes les Passions qu’on a données, avec une diversité de style étonnante.
Mon expérience de direction m’a aidé à m’élever au-dessus des contraintes techniques de l’instrument. Je pouvais atteindre une sorte de hauteur de vue face aux aspérités du discours qui me permet de prendre de la distance. Je voulais retrouver une pureté absolue comme celle de l’eau qui sort de la roche dans mes montagnes de Savoie.
J’ai attendu, accumulant les expériences mais depuis 5 à 6 ans, je sens que je sais ce que je veux faire. J’avais besoin de ressentir une sérénité intérieure pour être capable de me sentir réellement libre. Encore fallait-il sauter le pas vers l’enregistrement. J’ai joué une fois ces pages sur deux violons différents comme pour vivre un moment intime. Je recherchais un certain type de balance que je n’aurais pas trouver sans mon expérience de direction.
Toutes ces choses ont façonné ce que je suis. J’ai senti que le moment était venu et ma femme m’a dit : « Tu dois le faire maintenant ou sinon tu vas encore attendre des années. »
L’enregistrement n’en dégage pas moins une impression de spontanéité
Je n’ai parlé à personne de cet enregistrement : ce fut un moment extrêmement fort où j’étais seul face à Bach et, comme je suis croyant, face à Dieu. J’ai délivré une sorte de quintessence de ce que je suis et les gens qui me connaissent ont reconnu que c’était moi. Il fallait trouver l’endroit idéal : ni une salle de concert, ni une salle de répétition : plutôt un endroit où je me sente chez moi en toute sérénité et qui sonne bien. Je me suis alors souvenu de ce studio berlinois de Teldec.
Nous avions prévu deux fois quatre jours pour l’enregistrement. Mais cela a été beaucoup plus vite. Une sorte de fluidité naturelle s’est infiltrée dans le studio berlinois où j’étais seul avec le preneur de son.
Comment allez-vous aborder ces pages en concert ?
J’y reviendrai évidemment mais je n’ai pas encore décidé comment. Je ne sais pas si je les jouerai toutes les six à l’affilée. Je ne me vois pas caser Bach entre deux autres choses ; j’envisage de consacrer une semaine par an à Bach. J’en parle avec mon agent mais rien n’est fixé pour l’instant.
Quels sont vos projets aujourd’hui
J’ai pu rentrer dans le monde réel, fort de cette sérénité. C’était fini et je pouvais penser à d’autres défis. Et il n’en manque pas. A l’orchestre, Brahms, Bruckner, Mahler m’attendent. Mais je commencerai par un marathon beethovénien où en neuf jours nous jouerons toutes les symphonies et tous les concertos. Pour ma part, je jouerai le Triple concerto mais je laisserai la parole à un autre collègue pour le Concerto pour violon.
Il n’empêche qu’au disque, le résultat prend une dimension quasi métaphysique
C’est une expérience qui n’arrive pas tous les jours. On a l’impression de rentrer dans le continuum spatio-temporel de l’univers comme un témoignage philosophique de l’être humain, à la fois musical et spirituel
A écouter :

Jean Sébastien Bach (1685-1750) : Sonates et Partitas BWV 1001/6. Renaud Capuçon, violon. Texte de présentation en français, anglais et allemand. 66’20’’ + 67’44’’. DG (2 CD).
On savait que cet enregistrement des sonates et partitas de Bach était l’aboutissement d’un long cheminement personnel. On n’imaginait pas qu’il conduirait à une réflexion d’une telle plénitude. Rien ici ne cherche la caractérisation facile et contrastée : tout est au contraire pensé, soupesé mais avec une précision imparable dans l’exécution. L’ensemble prend l’allure d’un formidable monument, patiemment construit à partir des pièces individuelles qui se répondent entre elles dans une quête d’une forte dimension spirituelle qui donne à l’ensemble une dimension atemporelle. On sait par ailleurs que cette synthèse épurée reflète la variété du travail solitaire du violoniste sur plusieurs décennies dans l’intimité . Cent fois sur le métier il remit son ouvrage, accumulant essais et expériences pour arriver à cette incroyable synthèse qui prend une dimension quasi intemporelle.
Chacune des six pièces n’en conserve pas moins une personnalité tranchée : la première partita a des allures assez théâtrales avec ses jeux en miroir des doubles de chaque danse, la troisième assume plus pleinement les références chorégraphiques là où la deuxième s’impose par la solidité de sa construction, depuis la densité de portail d’entrée de son allemande jusqu’à la sérénité de la chaconne célébrée dans une superbe lisibilité. Quant aux trois sonates, elles se diversifient dans la façon de recréer une intimité : de la plénitude sublime et pourtant transparente de la première à la discrétion introspective de la 2e ou la densité concentrée de la 3e sonate.
Cette intégrale est donc à la fois très unitaire et très diversifiée et s’oppose en cela à d’autres interprétations plus émancipées. Nombreux sont ceux qui ont voulu susciter à l’envi ces pages hautement stimulantes. Et nombres de ces essais se sont montrés convaincants Il n’empêche que, dans la lignée de Grumiaux et de Milstein autrefois, il y a chez Renaud Capuçon une manière de se concentrer sur l’essentiel qui crée, au-delà des multiples sollicitations un climat de sérénité et de plénitude. Comme si le musicien concentrait son propos dans une rhétorique de la sobriété qui donne son unité à l’ensemble. Sans se départir pour autant d’une juste caractérisation de chaque pièce mais en intégrant celles-ci au-delà de leur disparité dans un ensemble bâti et muri vers l’essentiel. A ce niveau, la catharsis est sublime. Et c’est ce qui rend cette interprétation incomparable et lui donne une place à part dans la discographie de l’œuvre.
Son 10 Notice 7 Répertoire 10 Interprétation 10
Propos recueillis par Serge Martin
Crédits photographiques : Simon Fowler