Rencontre avec Paul Meyer et regard sur l’épreuve du concerto avec orchestre

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A l’issue du dernier récital samedi soir, le Président du Concours Reine Elisabeth, Arie van Lysebeth a annoncé les noms des douze heureux élus qui participeront à la grande finale au Palais des Beaux-Arts avec l’Orchestre National de Belgique, sous la direction de Marin Alsop.
A cette occasion, replongeons-nous dans l’univers passionnant de la demi-finale et plus particulièrement l’épreuve avec orchestre où tous les candidats étaient invités à jouer un Concerto pour piano de Mozart.http://giostra.info/Pour aller plus loin, Crescendo a rencontré Paul Meyer qui, en toute simplicité et entre deux épreuves, nous raconte sa vision du rôle et de la place du chef d’orchestre dans un Concours.

- Vous venez de diriger quatre concertos, comment vous sentez-vous ?
Fatigué déjà, mais aussi excité, galvanisé au regard de ce répertoire absolument génial. On en a fait plusieurs lectures, différentes par les choix des uns et des autres candidats. On joue parfois la même œuvre deux fois de suite mais la musique de Mozart est d’une telle richesse musicale qu’on ne s’ennuie à aucun moment. Et puis, ça reste difficile, rien n’est jamais acquis. A aucun moment on ne se dit : « tiens, ce passage va rouler tout seul, c’est facile ». Il suffit d’un rien, un pianiste qui a une petite hésitation rythmique ou de mémoire et tout est fragilisé. C’est un exercice stimulant mais très fatigant.

- Comment êtes-vous arrivé à Bruxelles pour diriger la demi-finale du Concours Reine Elisabeth ?
La petite histoire, c’est que j’ai un jour remplacé un chef à l’ORCW et la rencontre s’est très bien déroulée. J’ai souvent accompagné son directeur musical, Frank Braley, avec qui j’ai joué plusieurs concertos de Mozart mais aussi du Schumann et du Mendelssohn ; et il m’a, lui, accompagné en tant que clarinettiste…

- Comment vous préparez-vous pour une semaine musicale si intense ?
Pour moi, il n’y a pas de différence entre un concert et un concours. Ce qui est complexe ici, c’est le nombre d’artistes (24), le peu de répétitions et le fait de « tourner un petit peu en rond » puisque les mêmes œuvres sont jouées plusieurs fois. Je ne sais pas s’il y a une véritable « préparation » mais il faut connaître les œuvres sur le bout des doigts, être capable de reprendre à n’importe quel endroit en cas de difficulté du candidat et enfin, être à l’écoute, c’est le plus important.

- Comment se déroule votre collaboration avec l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie ?
Précisons d’abord que l’Orchestre ne dispose pas de vents permanents. Les vents s’ajoutent pour l’occasion. Ma mission est multiple : susciter des réflexes, mener les musiciens à une connaissance telle de la partition qu’ils se l’approprient, y trouvent leur position, qu’ils arrivent à définir une façon de jouer commune, un style. C’est le rôle du chef de faire en sorte qu’ils comprennent bien pour donner le meilleur.

- Derrière un concours, il y a une dimension très humaine. Le chef a-t-il un autre rôle que celui de diriger ?
Le rôle du chef, c’est d’être au service des candidats. Je ne parle pas de servitude ; il s’agit de faire de la musique avec eux, d’être un partenaire. Qu’il y en ait 24 ou un seul ne change rien : chacun a un monde intérieur, une logique, une façon d’échafauder, de construire. Et le rôle du chef est d’essayer d’entrer dans cette architecture et de faire jouer l’orchestre de façon à ce que chaque candidat puisse se reposer sur lui, se sentir soutenu, dialoguer. C’est extrêmement important dans ces concertos qui sont parfois très « concertants », parfois davantage chambristes, avec une multitude de détails. Ce dont je vous parle ici, c’est de ma façon de faire de la musique, comment j’aime la faire, comment j’aime aussi diriger. C’est une vraie collaboration, on a besoin de tous les acteurs réunis, y compris du chef qui synthétise toutes les informations pour ensuite communiquer une direction. L’objectif, c’est aussi de se mettre dans la peau du pianiste et d’essayer de le seconder. Parfois, c’est plus difficile car si certains sont déjà des musiciens très expérimentés, il y a à l’inverse de jeunes musiciens qui hésitent encore sur des prises de positions ou qui prennent des positions qui ne sont pas nécessairement logiques pour moi sur le moment.

Le rapport avec les candidats est-il facile, naturel ?
Il y a aussi du psy dans le rôle du chef. Certains candidats arrivent très sûrs d’eux, avec des positions fermées : « je vais faire ça, voilà mon tempo… ». Comme soliste moi-même et comme chef, j’ai l’habitude et je sais qu’il n’y a jamais rien qui coule vraiment tout seul. Il y a toujours des impondérables au moment même, le stress qui incite à presser, à changer de tempo, à ralentir différemment, à rubatiser, changer de dynamiques… On dispose de quinze minutes de conversation avec les candidats, et c’est ce tout petit moment qui nous permet d’y voir clair et de prendre des décisions. Les candidats m’expliquent comment ils vont faire leurs cadences, comment ils voient l’œuvre, et je tente alors de construire le discours en fonction de leurs choix.

Propos recueillis par Ayrton Desimpelaere
Flagey, le 9 mai 2016

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