Schubert par Jean-Nicolas Diatkine, une invitation à un monde imaginaire

par

Franz Schubert (1797-1828) : Six Moments musicaux D 780 ; Quatre Impromptus D 899 ; Mélodie hongroise D 817. Jean-Nicolas Diatkine, piano. 2025. Notice en français, en anglais et en allemand. 64’ 37’’. Solo Musica SM551. 

Lorsqu’il décida de se lancer dans une carrière de soliste en 1999, le pianiste parisien Jean-Nicolas Diatkine (°1964), qui avait étudié avec des disciples et des élèves de Claudio Arrau, dont Ruth Nye (°1932) à Londres, accompagnait aussi des chanteurs comme la soprano argentine Alicia Nafé (°1947) ou le ténor gantois Zeger Vandersteene (°1940), avec lequel il a laissé des témoignages sur disques de mélodies de Duparc et de Bizet, au début des années 2000, dans la série Gents Muzikaal Archief. Les colonnes de Crescendo ont accueilli favorablement ses programmes en soliste, parus chez Solo Musica : des transcriptions de Schubert et Wagner par Liszt (2022), Chopin (2023), et un récital public dédié à Beethoven, Liszt et Liszt/Wagner (2024). Cette fois, c’est à Schubert seul qu’il se consacre, Schubert dont il évoque, dans une copieuse notice qu’il signe lui-même, l’invitation à entrer dans un monde imaginaire enivrant, dont la fragrance est si puissante que l’auditeur comme l’interprète ne peuvent que s’abandonner au rêve qu’ils sentent naître en eux, envoûtés jusqu’à perdre momentanément tout sens de la réalité.

La pratique de l’accompagnement de chanteurs, dont Zeger Vandersteene, auquel il rend hommage pour ses conseils inspirés par sa connaissance intime du lied schubertien, a permis à Diatkine de déployer un jeu raffiné, qui coule de source, à la fois poétique et lyrique, mais aussi plein de nuances et de sincérité. On s’en convainc dès les Six Moments musicaux, composés à partir de 1823 et publiés en 1828 en deux cahiers de trois pièces chacun. Ces pages, archi-connues et célébrées à juste raison, ont éveillé chez Diatkine ce qu’il appelle des pistes d’écoutes […] en utilisant des métaphores, que nous laissons le soin à l’auditeur de découvrir dans son texte. On soulignera la richesse du jeu que le pianiste déploie au fil du parcours, associant un chant sensible aux images qui défilent sous ses doigts. On approuve la tendresse qui imprègne le premier « moment », la fluidité du rythme de barcarolle du deuxième, ou la danse gracieuse du troisième, dans lequel Diatkine dit qu’il verrait bien, dans sa brièveté, le monologue d’un cheval décrivant sa vie en attelage à Vienne en 1823, fier de sa robe et s’ébrouant sous ses panaches et ses grelots. L’image est séduisante ; elle est évocatrice de ce que la fréquentation de Schubert engendre dans l’imaginaire du soliste. 

Le quatrième Moment musical propose un univers dont l’épisode central, rappelle celui du dix-neuvième lied du Winterreise. Sa familiarité avec le chant sert idéalement cette page aux accents tourmentés. Dans le cinquième, où, déclare Diatkine, le piano se fait orchestre, on est plongé dans une atmosphère passionnée. Le sixième, pur joyau, associe la pudeur du compositeur à sa douleur, mais aussi à une lumière qui cache bien des secrets. De tous les sentiments qui traversent ces Moments musicaux, Diatkine crée un bouquet d’émotions qui nous touchent en plein cœur.

Les quatre Impromptus D 899, composés en été et à l’automne 1827, confirment les affinités du soliste avec l’univers de Schubert. Il est à l’aise dans le premier, où il voit un lied sans paroles qui évoque la même atmosphère d’héroïsme tragique que Les Deux Grenadiers de Heine. Dans le deuxième, charme et fraîcheur dominent, avec des aspects brillants. Le troisième, un des sommets du programme, se dessine dans un contexte d’effusions quasi magiques, au caractère de nocturne frémissant. Le quatrième, qui rejoint la virtuosité du deuxième, avec des cascades d’accords et des contrastes expressifs, se révèle ardent. Une vraie réussite globale.  

Le programme s’achève par la Mélodie hongroise D 817, dont l’inspiration serait née lorsque Schubert entendit, lors d’un séjour en Hongrie, le chant d’une servante. Un charme empreint de simplicité, qui clôture ce récital bien fascinant.

Son : 9    Notice : 10    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix     

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