Sous le dôme de Chantilly, la musique en majesté avec Matthias Goerne et l’Orchestre national de Lille
Les imposants murs du dôme des Grandes Écuries du Château de Chantilly vibrent, quatre week-ends par an, au souffle des plus grands maîtres. Depuis sa création en 2021, sous l’impulsion du prince Amyn Aga Khan et du pianiste Iddo Bar-Shaï, le festival s’est imposé comme un rendez-vous singulier où les plus grands — Martha Argerich, Evgueny Kissin, Maxim Vengerov, Mischa Maisky — ont déjà foulé la piste circulaire. Un lieu à part, presque irréel : cette piste, jadis abreuvoir monumental et fontaine rocaille, se déploie sous un dôme de 28 mètres de haut, construite au XVIIIᵉ siècle pour les chevaux princiers. C’est dans ce décor unique que se déroule les concerts du soir, dans une acoustique ample et généreuse, et avec ce parfum des animaux qui flotte dans l’air. Le 14 septembre dernier, l’espace accueillait l’Orchestre national de Lille et un invité de prestige, le baryton allemand Matthias Goerne.
Mahler : la chair et l’âme du chant par Matthias Goerne
Le baryton allemand chante Das Knaben Wunderhorn, dans une sélection de huit lieder, certains dans leur version originale, d’autres arrangés pour orchestre par Detlev Glanert. Dès les premières notes, la salle entière bascule dans un univers où le chant est autant sonore que corporel. Goerne respire avec tout son être : sourire soudain, yeux écarquillés, gestes mesurés qui prolongent le texte. Expert inégalé de la diction allemande, il cisèle chaque consonne avec une clarté qui parvient à tous les auditeurs disposés en cercle à 360°. Certes, la puissance vocale de ses jeunes années s’estompe, mais le velours du timbre demeure intact, sans jamais une trace de dureté. Là où d’autres chercheraient à forcer, lui préfère sculpter le mot, habiller la nuance, installer un silence. Même lorsque, tourné vers un autre pan du public, sa voix se diffuse et s’équilibre moins avec l’orchestre, l’émotion ne faiblit pas. Car Goerne, aujourd’hui, incarne une leçon de maturité, de grand maître : il adapte sa voix qui évolue avec l’âge, non pour compenser mais pour sublimer. C’est l’aboutissement d’un chemin, une véritable leçon de chant et d’incarnation mahlérienne.

L’aria des âmes selon Jörg Widmann
En seconde partie, changement d’univers. L’Aria pour cordes de Jörg Widmann, écrite en 2015, est une méditation sur la tension et l’apaisement. Les mesures sont replies de dissonances subtiles, traversées de heurts et de frottements, avant de se résoudre dans une cadence lumineuse et apaisée, presque classique, comme une rédemption musicale. Au cœur de cette écriture, deux solistes — violon et alto — qui dialoguent comme deux chanteurs. Mais ici, ce ne sont pas des lignes lyriques au sens opératique : ce sont des confidences intimes, des cris du cœur. Le reste des cordes agit comme un arrière-plan mouvant, un paysage émotionnel comme des séquences cinématographiques continues. L’auditeur perçoit deux personnages avançant dans un temps fluide, parfois nostalgique, parfois dramatique. Une œuvre rare, qui, par son intensité, mérite sans doute de trouver une place plus large au concert.
Ravel : féerie et incandescence
Puis l’orchestre se fait conteur. Avec Ma mère l’Oye, Ravel déploie son art du détail, ses couleurs fines, ses miniatures poétiques. Les cordes satinées évoquent le Jardin féerique, les percussions dessinant la silhouette exotique — et un peu laide — de l’Impératrice des Pagodes, les petites harmonies traçant les hésitations du Petit Poucet et de la Belle. Chaque page respire la délicatesse, l’élégance, la tendresse d’un monde enchanté. Et le bouquet final, Boléro, déploie le gigantesque crescendo tant attendu, une montée irrésistible qui s’embrase de toutes les couleurs, éclatantes et flamboyantes. Sous la baguette expressive de Joshua Weilerstein, l’Orchestre national de Lille trouve une cohésion remarquable. Chaque pupitre s’unit au suivant, jusqu’à cette fusion sonore où l’énergie collective emporte tout sur son passage.
Sous le dôme de Chantilly, Mahler, Widmann et Ravel se sont succédé, trois univers, trois siècles, trois langages, mais un seul souffle : celui d’une musique qui continue de chercher l’homme au plus profond.
Concert du 14 septembre, Dôme des Grandes Écuries du Château de Chantilly
Victoria Okada
Crédit photographique : Ugo Ponte/OnL