Sur un délicat clavecin, Brice Sailly raffine les prémices autour du jeune Louis XIV

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Le clavecin de Louis XIV – vol. 1 La gloire du soleil. Œuvres d’Antoine Boësset (1587-1643), Charles Racquet (1597-1664), attrib. Pierre Chabanceau de la Barre (1592-1656), Germain Pinel (c1600-1661), Joseph Chabanceau de la Barre (1633-1678), Étienne Richard (c1621-1669), Jean Henry d’Anglebert (1629-1691), Henry Du Mont (1610-1684), Johann Jakob Froberger (1616-1667), Jacques Champion de Chambonnières (c1601-1672), Jacques Hardel (c1643-1678), tirées du Ballet Royal de la Nuit et du Manuscrit Bauyn. Brice Sailly, clavecin. Livret en anglais, français. Juillet 2024. 79’22’’. Château de Versailles Spectacles CVS 166

Voilà cinq ans, nous saluions l’album consacré à cet énigmatique « Mr Couperin » figurant dans le Manuscrit Bauyn, source majeure de la musique pour clavier du Grand Siècle. Brice Sailly revient visiter les origines de ce répertoire, qui circula sous forme orale ou manuscrite avant les Livres de Champion de Chambonnières (1670), considéré comme le fondateur de l’école française de clavecin, et auteur des premiers recueils imprimés à sa faveur.

C’est autour du jeune Louis XIV que s’organise ce récital, dont l’amont illustre des pièces qui à l’épinette purent sensibiliser l’oreille du futur monarque, alors sous la régence d’Anne d’Autriche. Ainsi cette Courante archivée à Berlin dans le Manuscrit Lynar et attribuée à Pierre Chabanceau de la Barre, déjà au service de Louis XIII. Autre Courante, celle dite L’Immortelle d’Ennemond Gaultier, qu’arrangera Jean-Henry d’Anglebert.

On sait combien l’art des luthistes sut s’adapter au clavecin, ainsi ce Branle ou cette Sarabande de Germain Pinel. Et combien la noble nomenclature de danses pincées aux cordes fertilisera les cycles pour clavier, avant que les Ordres d’un François Couperin n’illustrassent la transition vers la pièce de genre. Nonobstant : en ce XVIIe siècle, des titres ou didascalies ornaient déjà quelques pages de Froberger ou Chambonnières, dont nous entendons ici une Suite en sol. Dans ce sillage, l’anthologie court jusqu’à une Suite de Jacques Hardel.

Autre source d’inspiration : les airs de Cour (parfois issus du théâtre) se prêtèrent aussi au transfuge, ainsi Quelle beauté en alias du Récit de Mnémosyne d’Antoine Boësset qui, sous deux tessitures, enserrent le programme de ce disque. Dans le même esprit de déclinaison, Brice Sailly propose une Entrée du Roi Soleil tirée du célèbre Ballet de la Nuit, représenté en 1653.

Pour son superbe CD « Le cœur et l’oreille » (Arcana, octobre 2015), lui-aussi autour du Manuscrit Bauyn, Giulia Nuti optait pour un clavecin dit « Le Hanneton » de Louis Denis (1658). Celui que nous entendons ici relève de la même dynastie : issue des ateliers d’Émile Jobin, une copie d’un unicum de Jean II Denis, daté de 1648, et conservé au musée d’Issoudun. Avec trois jeux (8’, 8’, 4’) sur deux claviers sans accouplement, cette relique passe pour un des plus anciens clavecins français. En l’occurrence, il s’avère d’autant légitime qu’une récente étude organologique tend à prouver qu’il s’agirait de celui que Chambonnières commanda pour l’agrément du petit Louis XIV.

Sur ce délicat instrument, ses douces couleurs, qu’on n’attende aucun brio. Ni même qu’elles stimulassent la verve improvisante d’un Prélude de Couperin. On pourra aussi regretter que la Fantaisie de Charles Racquet, plus souvent entendue à l’orgue, manque d’envolée pour la quatrième section et la peroratio qui mériteraient un autre zèle pour en traduire le progressif vertige.

La calme et homogène respiration n’empêchera toutefois pas d’inculquer quelques froissements d’âme à la douloureuse Sarabande de Froberger, voire quelques piments à sa Rusée Mazarinique. Une conduite rythmique globalement sage saura fendre l’armure, le temps d’une Courante de Chambonnières (redoublée d’une ornementation passementée par D’Anglebert), de cette brève Gigue de Hardel ou de telle autre signée Couperin.

Durant cette heure vingt se cisèle une discrète émotion, pas si banale dans les florilèges de clavecin témoignant de cette époque. Les doigts auront privilégié l’héritage de la subtile science des luthistes. Et déployé une sensibilité sans ostentation, à l’instar d’Élisabeth Joyé et Kenneth Weiss qui furent deux professeurs de Brice Sailly. L’esthétique tamisée par ses soins se raffine dans des lueurs d’aube, celles d’un roi promis au zénith que nous révélera probablement le volume II.

Christophe Steyne

Son : 8,5 – Livret : 9 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 9,5

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