Suzana Bartal et Sébastien Rouland : regards éclairés sur deux concertos contemporains

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Edvard Grieg (1843-1907) : Concerto pour piano - Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Concerto pour piano n° 2. Suzana Bartal, piano ; Saarländisches Staatsorchester ; Sébastien Rouland, direction. 2025. 54:19. Livret en français, en anglais et en allemand. CD Channel Classics. CCS47825.

Voilà un couplage rare, voire inédit, pourtant parti d’une constatation toute simple : deux œuvres composées la même année (1868), mais venant de traditions musicales fort différentes. Le plus souvent, le Concerto de Grieg est associé avec celui de Schumann, composé plus de vingt ans plus tôt, et qui a clairement servi de modèle. Ce couplage est tellement courant que l’on est en droit de se demander s’il n’est pas l’une des raisons de la très grande popularité de l’ouvrage du compositeur norvégien. Quant au Deuxième Concerto de Saint-Saëns, par ailleurs moins souvent joué, en général il est enregistré avec d’autres concertos et œuvres pour piano et orchestre du compositeur français.

Les discophiles connaissent la pianiste franco-hongroise Suzana Bartal au moins par ses deux derniers albums, unanimement salués par la critique : un excellent enregistrement du cycle Les Années de Pèlerinage de Franz Liszt, extraordinaire épopée de trois heures qu’elle a coutume de jouer en un seul concert, en 2020 ; puis, en 2022, un passionnant CD consacré à la musique de chambre d’Éric Tanguy, en compagnie des meilleurs instrumentistes français du moment. Ces dernières années, sa carrière internationale a pris une telle envergure que l’on attendait avec impatience son premier enregistrement avec orchestre. C’est donc chose faite... et très bien faite.

En particulier grâce à ses partenaires. Car ce qui frappe en premier à l’écoute de ce CD, c’est le soin apporté à ce que l’on ne peut plus qualifier d’accompagnement, tant la complicité est à double sens entre la soliste et l’orchestre. Il s’agit de l’Orchestre National de la Sarre (Saarländisches Staatsorchester), qui fait partie, depuis 1912, de ces nombreux orchestres allemands d’excellent niveau, ici sous la direction de son directeur musical depuis 2017 : le chef d'orchestre français Sébastien Rouland. Très réputé dans le domaine lyrique, trois productions hautes en couleurs sont disponibles en DVD (La vie parisienne de Jacques Offenbach et Le postillon de Lonjumeau d'Adolphe Adam) et en CD (La fille de Madame Angot de Charles Lecocq). Pour lui aussi, ce nouvel album est une première symphonique.

Pour commencer, l’ouvrage sans doute le plus célèbre du compositeur norvégien le plus célèbre, pourtant souvent décrié, et dont en réalité on joue assez peu d’œuvres. Avec Suzana Bartal et Sébastien Rouland, l'Allegro molto moderato est comme un récit dont les narrateurs s’abandonneraient sans pour autant perdre le fil, nous tenant ainsi en haleine tout en nous impliquant émotionnellement. Saint-Saëns l’a-t-il fait volontairement ? Dans la cadence, on croit entendre les rugissements du lion du parodique Carnaval des Animaux qu’il écrira près de vingt ans plus tard ! Quoi qu’il en soit, Suzana Bartal s’y montre impériale. L’Adagio est un moment de pure poésie, avec d’intenses interventions des solistes de l’orchestre, et une pianiste qui semble improviser, dans un dialogue plein de suspens avec l’orchestre. Quant à l’épique dernier mouvement, les interprètes y mettent une énergie et un feu que l’on pourrait peut-être imaginer plus débridés par moments, mais leur sobriété a aussi ses vertus dans cette musique qui peut facilement déborder. Dans la partie centrale, toute de tendre rêverie, Suzana Bartal est particulièrement émouvante. On ne peut pas dire que le compositeur se soit montré d’une très grande finesse pour conclure ; les interprètes savent y donner le souffle qui convient, sans en rajouter.

Des cinq concertos pour piano de Saint-Saëns, le Deuxième est, peut-être avec le Quatrième, le plus populaire. S’il est en trois mouvements, comme tout concerto qui se respecte, ceux-ci n’obéissent pas au traditionnel vif-lent-vif, mais observent une progression dynamique originale. L’Andante sostenuto commence par une cadence qui fait la part belle aux notes graves du piano. Rappelons qu’à l’origine cette œuvre a été écrite pour piano à pédalier, un instrument éphémère muni d’un mécanisme permettant de jouer des notes graves avec les pieds, comme sur un orgue. Faute de nous le faire entendre sur cet instrument rare (malheureusement, aucun enregistrement, semble-t-il, de ce concerto n’y a été réalisé), Suzana Bartal y fait preuve d’une science supérieure de la pédale « ordinaire », et installe ainsi une atmosphère tendue qui alternera, par la suite, avec des moments de sérénité où la légèreté de son toucher fera merveille. L’Allegro scherzando, tout de joie et de vélocité, est l’occasion pour la soliste de faire admirer un toucher d’une grande variété, et pour les bois de l’orchestre leur capacité de dialoguer avec elle ; tous rendent parfaitement l’humour quelque peu distant caractéristique de Saint-Saëns, qui surgit ici et là. Et enfin le Presto, dans lequel le compositeur accuse par moments quelques baisses d’inspiration, permet à Suzana Bartal de déployer, sans jamais perdre de vue la beauté et la profondeur du son, une virtuosité qui semble aussi facile que solide. La balance avec l’orchestre est optimale.

Cet enregistrement présente l’intérêt de mettre en regard deux célèbres concertos qui s’éclairent l’un l’autre en nous rappelant qu’ils sont exactement contemporains. Mais son plus grand intérêt encore, c’est son interprétation, qui frôle l’idéal d’équilibre, d’intelligence, de cohérence et de sensibilité.

Son : 10 – Livret : 8 – Répertoire : 9 – Interprétation : 9

Pierre Carrive

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