Mots-clé : Ching-Lien Wu

Orchestre de l'Opéra national de Paris et Philippe Jordan : le retour du fils prodigue

par

Pour fêter ses retrouvailles avec les orchestres et chœurs de son ancienne Maison, le nouveau directeur musical de l'Orchestre national de France choisissait l'œuvre la plus chère à Hector Berlioz. Si les dispositifs musicaux sont limités par les dimensions de la salle, le rendu n'en est pas pour autant dénué de gigantisme.

Il nous est certainement difficile d'imaginer le vacarme qui accompagna la création de cette Grande Messe des morts le 5 décembre 1837 en l'église Saint-Louis des Invalides, avec pas moins de 440 exécutants, dans l'acoustique tourbillonnante et ecclésiale du dôme de Saint-Louis — comptez tout de même 107 mètres de hauteur pour ce qui fut le plus haut édifice parisien jusqu'à la construction de la Tour Eiffel. Il n'est en effet guère certain que les spectateurs présents ce jour-là aient eu l'occasion de saisir la majorité des nuances de la partition.

Si Berlioz indiquait d'ailleurs que l'effectif homérique était susceptible d'être doublé ou triplé pour les représentations ultérieures, les dimensions du plateau de la grande salle Pierre Boulez auront toutefois imposé l'opération inverse. Envisagée un temps, l'utilisation de l'octobasse conservée au Musée de la musique mitoyen — au demeurant absente lors de la création — est abandonnée ; la masse orchestrale doit s'adapter aux 30 mètres sur 22 à disposition. L'on passe ainsi de 16 contrebasses à 10, de 12 cors à 6, ou encore de 70 ténors dans les chœurs à 26. Seuls rescapés des dimensions originelles, l'on compte bien tout de même 10 timbaliers, 4 flûtes ainsi que 2 cors anglais et hautbois. L'arrière-scène est d'ailleurs banalisée pour l'occasion et, s'il n'y a plus d'orchestre de cuivres sur scène, l'on en compte tout de même 4 distincts en hauteur — non aux points cardinaux comme à Saint-Louis, mais de part et d'autre de l'arrière-scène ainsi que sur les premiers balcons latéraux, à hauteur du chef.

Parlant de maestro, il est aujourd'hui communément admis que Berlioz se vit imposer, à son grand dam, François-Antoine Habeneck au pupitre lors de la création ; et que cette inimitié se trouva d'autant plus légitimée lorsque, en pleine répétition générale, au pinacle du Tuba mirum, le chef aurait abaissé sa baguette et sorti sa tabatière, forçant ainsi le compositeur à se précipiter au pupitre pour éviter la catastrophe. Point de dilettantisme de la sorte toutefois avec Philippe Jordan, qui confirme année après année sa prise d'étoffe dramatique. La gestique demeure nette, traduisant une lecture analytique particulièrement saillante dans le Sanctus ainsi que l'Agnus Dei final. La redoutable précision insufflée aux entrées des cordes — menées ce soir-là par Petteri Iivonen et Cécile Tête au violon, Pierre Lenert à l'alto, Cyrillle Lacrouts au violoncelle ainsi que Lorraine Campet à la contrebasse —, notamment dans l'Offertoire, de même que la gestion de la courbe du son tout au long de la soirée, et plus particulièrement peut-être dans le Dies irae ainsi que le Quid sum miser, sont particulièrement remarquées. Difficile par ailleurs de passer outre la dose d'adrénaline conférée par le Tuba mirum, durant lequel l'amplitude relativement modeste de la battue contraste d'autant plus avec le déluge de décibels qui en résulte. Enfin, lors de l'Offertoire, les pulsations orchestrales ont également un rendu du meilleur effet.

Philip Glass : Satyagraha Opéra de Paris Garnier,

par

Coup de Théâtre ce vendredi à l’Opéra Garnier, la standing ovation touche à sa fin, au moment où les gens commencent à quitter leur siège, in extremis, le tonnerre d’applaudissements s’amplifie brusquement et une forêt de smartphones s’élève! Un vieil homme d’une élégance infinie vient d’entrer sur le plateau, marchant lentement au bras du 1er rôle qui est venu le chercher, Philip Glass, 89 ans, salue sobrement, applaudit la troupe et ne cache pas sa vive émotion devant ce public tout aussi ému de le voir. Satyagraha, son 2ème opéra, sur un livret de Constance de Jong vient d’entrer magistralement au répertoire de l’Opéra de Paris. Même le célèbre Einstein on the Beach, premier volet de la trilogie n’avait pas eu cet honneur. 

Dans l’éventail d’approches opératiques exigeantes et variées de cette saison 25-26 dont nous ne pouvons que nous réjouir, Satyagraha n’a pas à rougir de son audace… il se trouve à l’une des extrémités du spectre esthétique, à l’autre bout duquel on peut trouver Montag aus Licht de Stockhausen, produit en Novembre 2025 à la Philharmonie. Les 2 ouvrages semblent être les deux pôles drainant deux publics irréconciliables au premier abord. Pourtant Glass et Stockhausen partagent le même but : un formalisme à toute épreuve, un goût du spectacle total, le pouvoir d’obtenir par leur seule écriture, un dépassement de soi des interprètes, et surtout une volonté obsessionnelle d’associer radicalité et exigence afin d’élever le public à un niveau d’écoute supérieur.

Car Philip Glass a beau faire partie des compositeurs d’opéras contemporains les plus joués au monde, son esthétique est une forteresse sacrée dont les mécanismes de défense sont redoutables. Sous son apparente facilité d’accès, la musique de Glass renvoie dos à dos les partisans d’une musique déconstruite, atonale, et les défenseurs d’un langage plus traditionnel.

Les premiers oscillant entre colère rageuse et mépris silencieux, les seconds préférant mettre en avant Steve Reich ou John Adams, et ainsi se délester d’une si perturbante radicalité. 

Puisqu’il va être question de non-violence, faisons preuve d’empathie, le temps d’un paragraphe, vis à vis des réfractaires à ce monde musical.